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Chômage partiel, l'autre nom d'une gigantesque réduction du temps de travail

Travailler moins ? C'est une revendication historique des mouvements sociaux. Et aussi ce qu'il s'est passé pendant le confinement. Mais le patronat fait désormais tout pour s'y opposer. La Convention Climat s'est laissée abusée par son idéologie.

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Les Clés De l'Éco

Chômage partiel, l'autre nom d'une gigantesque réduction du temps de travail

29/09/2020

Photo de l'article: Chômage partiel, l'autre nom d'une gigantesque réduction du temps de travail

Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Jean-Marie Harribey, maitre de conférence honoraire à l'université de Bordeaux, membre des économistes atterrés.

Le temps de travail doit-il s'allonger ou se réduire ?

Il existe une constante des batailles sociales depuis deux siècles, c’est-à-dire depuis que le capitalisme industriel avait pris son envol : elle porte sur la durée du travail. Que de sang et de larmes versés pour d’abord interdire le travail des enfants dans les mines ou dans les usines textiles, puis pour passer de 16 heures de travail par jour à 12 heures et 8 heures, pour inventer les congés payés de 2 semaines par an, puis 3, 4 et 5. Tout cela en deux siècles.

À chaque étape de cette longue baisse du temps de travail, les cris d’orfraie des maîtres des forges au XIXe siècle, des 200 familles dans l’entre-deux-guerres ou du Medef aujourd’hui furent les mêmes : baisser la durée du travail ne pouvait que mener à la ruine de l’économie. Pourtant, ce fut possible. Pourquoi ? Parce que durant cette longue période, la productivité du travail augmenta encore plus vite que la production et put, au gré des affrontements sociaux, être utilisée pour partie pour augmenter le niveau de vie général, réduire le temps de travail et augmenter considérablement l’emploi, tout en permettant des profits suffisants pour nourrir l’accumulation du capital. Ainsi, sur ces deux siècles, la productivité du travail fut multipliée par 30, celle de la production par 26, et s’il n’y avait pas eu une division du temps de travail par 2, l’emploi n’aurait pas pu augmenter de 3/4, selon les chiffres de longue durée de l’INSEE. C’est l’histoire longue qui nous apprend cela.

Chômage partiel = gigantesque RTT

Mais l’histoire immédiate, c’est-à-dire ce qui se déroule sous nos yeux avec la crise du coronavirus que nous vivons, est également lumineuse. Quelle a été la mesure aussitôt prise par les gouvernements européens pour éviter que l’effondrement de l’économie n’entraîne une catastrophe du chômage ? Le chômage partiel. Le vocabulaire utilisé en dit long sur l’idéologie des classes dominantes. Car ledit chômage partiel est une réduction du temps de travail, une RTT partielle mais gigantesque, certes temporaire, mais destinée à contenir la vague en France de 800 000 chômeurs supplémentaires plutôt que plusieurs millions à la fin de l’année 2020.

Au départ, le Medef s’est félicité de cette décision, appuyé par les experts, comme le président du Conseil d’analyse économique, Philippe Martin, le reconnaît implicitement : "Une personne en chômage partiel permet de préserver environ 0,2 emploi", ou bien comme l’Institut Montaigne, think tank néolibéral : "Le recours massif à l’activité partielle pendant la période la plus critique de la crise, ainsi que la possibilité offerte par ordonnance de prévoir par accord collectif l’obligation de prendre une semaine de congés payés avant recours à l’activité partielle, ont démontré le besoin d’une souplesse à la baisse du temps de travail pour préserver l’emploi." De décembre 2019 à juin 2020, l’INSEE a  noté 715 000 emplois salariés en moins : une baisse de 2,8 %, bien inférieure à celle de l’activité de 5,9 % au premier trimestre et de 13,8 % au deuxième. Si la RTT ne jouait pas de rôle en faveur de l’emploi, aurait dû avoir une suppression d’emplois égale à la baisse de l’activité.

Avant de voir ce que le patronat propose pour sortir de la crise du coronavirus, jetons un coup d’œil sur les politiques d’emploi menées en Europe avant cette crise. Les pays européens qui connaissent depuis une dizaine d’années au moins, donc hors pandémie, un taux de chômage faible, pratiquent le travail à temps partiel de façon très importante, ce qui est la plus détestable façon de réduire le temps de travail sur une catégorie de personnes (les femmes en général) plutôt que d’y procéder de manière égale pour tous.

Par exemple : Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Royaume-Uni d’un côté ; France, Grèce de l’autre. (Sur un échantillon de 16 pays européens - qui représentent l’ancienne Union européenne à 15 plus la Suisse -, le coefficient de corrélation linéaire entre la proportion de l’emploi à temps partiel et le taux de chômage est de  –0,86. Il y a donc très certainement une relation inverse forte entre la proportion de l’emploi à temps partiel et le taux de chômage. Chiffres Eurostat.)

Le capital aux abois

La preuve est faite que la RTT, qu’on lui donne le nom de temps partiel, de chômage partiel ou de baisse générale de la durée du travail hebdomadaire, annuelle ou sur l’ensemble de la vie, permet de créer des emplois et donc de réduire le chômage.

Alors, que se passe-t-il dans la période actuelle où tous les gouvernements s’affolent pour trouver les moyens de relancer l’économie ?

D’abord le patronat et ses porte-parole gouvernementaux retrouvent vite leurs réflexes pavloviens. La secrétaire d’État auprès du ministre de l’économie et des finances, Agnès Pannier-Runacher, avait affirmé que "après le confinement, il faudra probablement travailler plus que nous ne l'avons fait avant" pour "rattraper" la perte d'activité. "L'enjeu est de reprendre le travail plein pot." Le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, avait été encore plus explicite : "Il faudra bien se poser la question des RTT et des congés payés". Leur argument est qu’il faut "compenser partiellement la perte de productivité liée aux mesures de protection contre le virus et la désorganisation provisoire des chaînes de production : une partie de la perte de productivité horaire doit ainsi pouvoir être compensée par une hausse de la durée du travail" (Institut Montaigne). La confusion est totale chez tous, président de la République en tête, entre volume de travail global nécessaire dans l’économie et volume de travail individuel, alors qu’il y a plus de 6 millions de chômeurs, toutes catégories confondues. Quand le capital est aux abois pour ses profits, il retrouve cette bonne règle de l’économie politique : seul le travail produit de la valeur économique ; alors, vive le travail forcé ! Et les 150 citoyens de la Convention sur le climat se sont laissé abuser par l’idéologie ambiante en récusant l’idée de réduire le temps de travail.

1 million de chômeurs supplémentaires à venir

La situation de l’emploi risque de devenir catastrophique dans les mois qui viennent. Sans doute près d’un million de chômeurs supplémentaires car tout va aller dans le même sens : arrivée des jeunes sur le marché de l’emploi, faillites de certaines entreprises, plans de licenciement massifs. Et les entreprises s’apprêtent à utiliser davantage les "accords de performance collective" créés par les ordonnances Macron de 2017 et qui permettent d’aménager la durée du travail, de réduire les salaires et de modifier les conditions de mobilité des salariés. Dans quel sens ? L’Institut Montaigne répond : "par accord collectif d’entreprise, reporter ou avancer sur trois ans la 5e semaine de congés payés et trois jours fériés chômés".

Comment expliquer la vacuité du raisonnement libéral ? Certainement, l’intérêt bien compris des possesseurs du capital. Car la RTT, historiquement et logiquement, pose deux problèmes insurmontables pour la logique du profit : réduire le temps de travail oblige à revoir la répartition des revenus dans un sens favorable au travail et introduit une autre conception du progrès humain. Le social et l’écologie ne sont pas loin l’un de l’autre. On en reparlera.

Les Clés de l'éco ? C'est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s'y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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