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Culture à Bordeaux : "La Guerre des tribunes"

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  • Municipales 2020

Dans la contrée de Bordeaux, le milieu culturel est le terrain d'une âpre bataille à coup de tribunes sur Rue89 Bordeaux. Isabelle Uppercut et Alain Shabbat du Krinomen les clashent toutes (pour faire simple).

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Krinomen

La Guerre des tribunes !

Diffusé le 10/02/2020

Alors voilà, le 4 février dernier était publiée une tribune signée par 40 acteurs culturels bordelais pour – je cite - "profiter des élections municipales pour porter un regard sur l'évolution culturelle de bordeaux et les chantiers à entreprendre pour les années qui viennent".

Ils appellent dans cette tribune à voter pour Nicolas Florian, digne successeur de Juppé et candidat à sa propre succession. Petit tremblement de terre dans le monde de la culture. Nous voilà de nouveau la cible de toutes les moqueries. Avec cette tribune, il semble qu'à Bordeaux, même les artistes sont de droite. Vraiment ?

Déjà, regardons-y de plus près. Rien de plus étonnant dans ces signataires : l'Opéra de Bordeaux, le privé, la Cité du Vin et tous les amis des musées pleins de frics. On note quand même Francis Vidal, le directeur d'Allez les Filles, et on y repensera pendant les opérations gentrifications festives de Saint Michel ; Anthony Egea star de la culture hip-hop institutionnalisée et directeur artistique au doux nom de Rêvolution – ce qui nous fait quand même rigoler ; mais aussi le président du Rotary Club.

Qu'une certaine bourgeoisie culturelle soutiennent la droite, rien de neuf sous le soleil ; Mais, en réaction à cette tribune, a été écrite une autre tribune [que la Clé des Ondes a d'ailleurs signé - Note de la Clé]. Elle ne nous a pas beaucoup plu. Que fait-elle ?

Est-ce qu'elle contre-attaque en démontant les arguments de la première tribune ? Non, pas du tout. Elle ne cite jamais précisément la première tribune et se positionne simplement contre.

Vision « transversale et systémique » ? Euh... on comprend pas très bien... Mais peut-être parce qu'on ne s'y connait pas très bien en subventions."

Mais fait-elle des propositions concrètes ? Ah non. Elle propose un débat entre les différents candidats. Brillante idée. Personne n'y avait jamais pensé avant. Elle propose même une vision « transversale et systémique ». Euh... on comprend pas très bien... Mais peut-être parce qu'on ne s'y connait pas très bien en subventions.

Est-ce qu'elle est claire cette tribune ? Et non, elle contient le bingo des jolis concepts creux, d'une langue de bois culturelle : la Cité, les droits culturels, l'émancipation, le vivre-ensemble, blablabla... Alors, oui, c'est joli, ça donne envie. Ce sont les mêmes mots qu'on peut trouver dans le livre Révolution d'Emmanuel Macron – désolé du point Godwin. Quand on utilise des mots creux, il ne faut pas s'étonner que tout le monde les utilise, même le gouvernement.

Mais est-ce qu'elle parle de sujets précis ? Elle pourrait parler de la culture dominante, de lutte des classes, du patrimoine esclavagiste de Bordeaux. Elle pourrait parler des lieux culturels qui ont fermé à Bordeaux ou de la Méca qui domine Bordeaux de toute sa superbe... Non non, rien qui fâche, rien de critique, rien de précis. Et c'est ça qui est dommage puisque dans la précision, dans le concret, en nommant les choses, on peut voir ce qu'il y a derrière les mots : de la réalité, normalement.

Est-ce qu'un consensus mou est efficace contre le libéralisme des politiques ?

Alors qu'est-ce qu'elle a pour elle cette tribune ? Elle a été signée non pas par 100, non pas par 300, mais par prêt de 700 acteurs et actrices culturels bordelais. Et chaque jour, chaque minute, de nouveaux noms s'ajoutent à cette longue liste. D'ailleurs, c'est ce qui semble faire la force de cette tribune. Mais on pense que, comme disait Coluche : "Ce n'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison."

La vraie question, c'est : est-ce qu'un consensus mou est efficace contre le libéralisme des politiques ? Est-ce qu'il suffit qu'on soit tous d'accord sur à peu près pas grand chose pour pouvoir dire qu'on est ensemble ? Et par quel tour de magie on peut faire signer un même texte par tant de stars de la culture et de précaires à la fois ? Rassembler ensemble tous ces gens dans une même tribune, qu'est-ce que ça dit ?

D'ailleurs, est-ce que ça n'est pas un peu contre-productif qu'une tribune sur la culture – sensée concerner tout le monde – soit signée seulement par ceux qui en vivent : artistes et organisations culturelles ? La culture ne s'illustre-t-elle pas, là encore, comme un secteur obnubilé uniquement par l'art, et comme un secteur professionnel ?

Être d'accord tous ensemble dans un heureux mélange de mots de langue de bois.

On rage, on rage, mais qu'est-ce qu'on propose, nous ? Par exemple, de ne pas perdre son esprit critique juste parce que tout le monde – et même des gens qu'on estime – a signé une tribune. On propose de lire l'Éloge du conflit de Miguel Benasayag ou, si on a la flemme, de l'écouter en vidéo ou en podcast. Il explique très bien comment le conflit existe toujours dans tous les cas et qu'il est dangereux de nier le conflit, de le cacher.

Au contraire, l'élimination de toute contradiction, de toute nuance, être d'accord tous ensemble dans un heureux mélange de mots de langue de bois vient plutôt confirmer l'idéologie dominante et ses mots creux.

On propose de penser de vraies positions politiques, de se demander ce que veut dire la politique publique d'une commune, les véritables compétences de la commune, et s'il faut vraiment attendre quelque chose d'elle. N'est-ce pas dangereux, une politique culturelle pour les artistes ?

Oui, on peut parler de la culture à Bordeaux. On peut parler de toutes les micros salles de concerts, tous les rades, toutes les caves qui sont petit à petit toutes fermées pour cause de pacification citoyenne. On peut parler de cette ville qui ne connait qu'un seul cinéma indépendant. On peut parler de cette métropole où on a perdu en deux ans les deux théâtres qui faisaient un peu confiance aux jeunes compagnies, de cette ville où on peut réussir à obtenir la location d'une salle municipale seulement si on a fait un DUT Gestion des dossiers compliqués.

Cette tribune, c'est un Pole Emploi de la culture !

Si, on a une proposition pour la culture à Bordeaux. Pourquoi ne pas ouvrir le Grand Théâtre aux Gilets Jaunes ? Attendez, comment ça, c'est pas culturels les gilets jaunes ? Ah bah j'ai rien compris aux droits culturels du coup. Pardon mais je croyais que les droits culturels c'était toute expression d'humanité ?

Bon maintenant qu'on a dit tout ça, comment on va faire nous pour bosser dans la culture ? On critique une tribune signée par 95% du milieu bordelais. C'est mieux que Linkedin, c'est le Pole Emploi de la Culture, cette tribune ! Dommage qu'il n'y ait pas les numéros de téléphones, ça aurait été pratique pour pouvoir vendre des produits culturels, qui pourraient être diffusés dans ce milieu.

Si vous nous écoutez et que vous avez signé cette tribune, sachez qu'on vous pardonne. On ne vous en veut pas.

Post-scriptum :

On précise qu'on comprend aussi les personnes qui ont signé cette tribune et qui ne l'ont pas lue, mais ont signé en se disant "c'est bien parce que c'est de gauche un peu". Parce que c'est une tribune qui se veut avant tout une réponse de gauche à une tribune de droite.

Il y a peut être un espoir de rapport de force ? Un rapport de force de masse face à la bourgeoisie culturelle de la première tribune, en se disant qu'on est très nombreux à être ensemble – de gauche. Beaucoup de gens ont été choqués qu'il y ait une tribune de la culture de droite, ils ont vu une urgence à répondre et se sont contentés de ça en se disant que c'était mieux que rien, puisqu'on n'était pas capable de faire mieux visiblement.

Mais c'est assez grave, de se dire qu'on n'est pas capable de faire mieux. De se dire qu'on peut tous être ensemble et de gauche. Ça veut dire qu'on produit exactement la même chose que l'idéologie dominante.

Signé : Isabelle Uppercut et Alain Shabbat

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