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"Il y a deux possibilités pour sortir de cette crise : par le progrès social, ou par l'autoritarisme"

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Quel lien y a-t-il entre la crise actuelle et le système économique ? Quelles seront les conséquences économiques de la pandémie ? Comment s'en sortir de manière collective et égalitaire ? On a parlé de tout ça avec Eric Berr, économiste bordelais.

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Point Chaud

Dans quelle crise économique le coronavirus nous entraine-t-il ? Entretien avec Eric Berr

Diffusé le 01/04/2020

Eric Berr est maître de conférence en économie à l'Université de Bordeaux et membre des Économistes atterrés. On poursuit avec lui nos tentatives d'analyse et de réflexion autour de la crise sanitaire actuelle, entamées avec l'économiste Jean-Marie Harribey, l'historien Nicolas Patin et le député Loïc Prudhomme.

De quelle manière le covid-19 est-il lié au système économique actuel, selon vous ?

La mondialisation favorise la transmission de ce virus et donc le fait de transformer une épidémie en pandémie. On a entendu les scientifiques aussi dire que la déforestation massive faisait que certains animaux devenaient beaucoup plus proches et en contact avec l'espèce humaine que d'habitude, ce qui facilite ce genre de virus. Cette déforestation est une conséquence de ce capitalisme un peu fou que l'on connaît à l'heure actuelle.

Dans la réponse des États face à la pandémie, l'impératif économique a-t-il empêché de prendre les bonnes décisions au bon moment ?

On est dans le "en même temps" macronien : il faut protéger mais aussi favoriser l'activité économique, ce qui conduit à des décisions qui ont toujours plusieurs trains de retard, et des injonctions contradictoires qui rendent ces décisions assez peu efficaces. On vous dit dans le même temps : "il faut vous confiner mais il faut aller voter", puis "il faut faire du télétravail mais il faut aller dans les champs ramasser des fraises et des asperges". Et puis derrière les grandes envolées lyriques, vantant la main sur le cœur et la larme à l’œil nos services publics, les héros soignants, etc. Rappelons-nous qu'il y a quelques mois ces héros se faisaient gazer parce qu'il réclamaient des moyens pour les hôpitaux, et ils savaient de quoi ils parlaient.

"Une situation totalement inédite"

Quelles peuvent être les conséquences économiques de cette crise sanitaire et du confinement ?

On est face à une situation totalement inédite. Quand il y a des crises, on parle de chocs, en économie. Ces chocs peuvent être endogènes, produits par le système lui-même : le fonctionnement du capitalisme produit en lui-même des crises régulièrement. Mais là cette crise est exogène : elle vient de l'apparition du virus. Ce qui est inédit c'est qu'on assiste à un double choc : des entreprises qui sont fermées, donc qui ne peuvent plus vendre ce qui pose des problèmes d'offre ; et de l'autre côté, des consommateurs qui sont confinés et qui ne consomment plus.

Les mesures d'aide du gouvernement, est-ce qu'elles peuvent suffire à maintenir l'économie à flots ?

Pour l'instant, le mesure concrète du gouvernement - au-delà des effets de manche consistant à dire "personne ne va y perdre, on reporte les cotisations sociales, les loyers, etc.", ce qui est évidemment indispensable - c'est un plan de garantie de 300 milliards d'euros. L’État se porte garant à hauteur de 300 milliards d'euros des crédits faits par les entreprises pour maintenir leur activité. Mais pour l'instant il n'est pas question d'injecter massivement de l'argent dans l'économie réelle.

300 milliards, est-ce suffisant ?

Tout dépend de combien de temps ça va durer. Si les entreprises restent fermées pendant 1 mois, 300 millions ça permettra de faire des choses. Mais si c'est 2, 3 ou 4 mois... Plus elles vont rester fermées longtemps, plus la machine économique mettra de temps à redémarrer. On s'imagine peut-être aujourd'hui que fin avril tout le monde va ressortir comme avant et on va aller au resto, au cinéma, au théâtre, mais ça ne va pas se passer comme ça. Il n'est pas non plus exclus qu'il y ait d'autres épisodes, une deuxième vague du virus.

Ce qui est important c'est de repenser l'économie dans son ensemble, et pas selon les logiques actuelles. D'ailleurs la pauvreté de la réponse du gouvernement aujourd'hui, je la vois dans la proposition de Gérald Darmanin de faire une sorte de cagnotte et de demander à ceux qui le veulent bien de financer l’hôpital. Ça, ça s'appelle l'impôt : on pourrait rétablir l'impôt de solidarité sur la fortune, revenir sur des niches fiscales qui favorisent quelques amis du pouvoir.

Le retour de la charité ?

Pourtant, il y a des gens qui, volontairement, contribuent à ces cagnottes...

C'est typique de cette logique néolibérale qui fait tout reposer sur la responsabilité individuelle et le bon vouloir de chacun. 25 ordonnances ont été adoptées par le gouvernement (possibilité de travailler jusqu'à 60h par semaine, congés;.. : on oblige les salariés à faire un effort. A l'inverse, les dividendes versées en France cette année n'ont jamais été aussi élevés, et Bruno Le Maire demande : "S'il-vous-plaît, les grandes entreprises du CAC 40, est-ce que ça ne vous dérangerait pas trop de ne pas trop verser de dividendes et d'éventuellement participer à la solidarité nationale ?". On revient au XIXe siècle, à la charité ! Non, il y a un État.

Emmanuel Macron aime à répéter que nous sommes en guerre. En période de guerre on met en place une économie de guerre : on réquisitionne les entreprises indispensables pour fabriquer ce qui est indispensable aujourd'hui (des masques, respirateurs, tests, etc.). On ne demande pas à LVMH : "S'il vous plaît, est-ce que vous voulez bien produire du gel hydroalcoolique ?". Ça n'a aucun sens !

Quelle peut-être la bonne réponse économique à cette crise, alors ?

Historiquement, on n'a pas d'exemple où les deux chocs se produisent en même temps. Des deux côtés de l'activité, tout s'arrête. Si on veut répondre à ça avec les vieilles recettes néolibérales (celles qui nous ont menés dans la crise actuelle), on est sur qu'on ne va pas y arriver. A situation exceptionnelle, il va falloir prendre des mesures exceptionnelles, dont on n'a plus l'habitude depuis 40 ans.

Il faudrait que l’État puisse garantir les pertes enregistrées par les entreprises et par les ménages, pour qu'au moment où on sortira de cette crise, l'activité soit la moins pénalisée possible. Ça va représenter des centaines et des centaines de milliards d'euros. Un moyen qui pourrait être mobilisé, qui ne l'est pas actuellement car c'est interdit par les traités européens, c'est d'autoriser la Banque centrale européenne à prêter de l'argent aux États. La BCE (qui peut créer autant d'argent qu'elle veut) pourrait prêter à taux zéro. C'est ce qui se faisait pour l’État français dans les années 1970 encore.

Dette, plans d'ajustements : faudra-t-il se serrer la ceinture après la crise ?

En faisant ça, on donne un matelas aux entreprises pour faire comme si elles avaient continué à faire leur chiffre d'affaire. Ce qui permet de payer les fournisseurs, les loyers, etc., et qu'elles ne mettent pas la clé sous la porte. Le risque c'est que ça entraîne de l'inflation ou des pénuries à la reprise : si le niveau de revenus reste le même, la production va mettre un temps à repartir une fois la crise finie, donc on peut avoir des tensions inflationnistes. Mais ça peut être géré via la fiscalité : on pourrait augmenter la fiscalité sur des biens non essentiels, pour récupérer une partie des sommes trop importantes en circulation. Donc il y a des moyens. Mais ces moyens dérogent totalement à la logique néolibérale actuelle et pratiquée depuis plus de 40 ans.

Et sinon, on risque de se retrouver dans la situation de l'après 2008 : des états endettés soumis à des "plans d'ajustement" budgétaires?

C'est ce qui nous pend au nez. La nouvelle présidente de la commission européenne dit que, face à la crise, les États peuvent dépenser autant qu'ils veulent. On fait voler en éclat le critère des 3% de PIB de déficit. Alors que ça fait 20 ans qu'on nous dit que si on ne respecte pas ça, c'est la catastrophe assurée. Mais ces gens là ne vont pas changer du tout au tout leur manière de voir les choses. Certains commencent à préparer le terrain en disant qu'il va falloir se serrer la ceinture en sortant de la crise. Mais là ça ne va pas être un cran de ceinture mais 2 ou 3, parce que les dépenses qui vont être nécessaires vont être bien plus élevées que ce qui a été nécessaire en 2008. Si on reste dans la logique actuelle, on se prépare des jours économiques peu désirables.

Sur ces questions, est-ce que le débat économico-politique de l'après 2008 commence à se répéter ?

Pas tout à fait. La crise est tellement importante et touche tellement tout le monde dans sa vie quotidienne : on ne peut plus se déplacer, voir les personnes qu'on aime, travailler comme on a l'habitude de le faire. Ça touche tout le monde. Tout le monde voit bien les errements notamment en manière de politique de santé (le fait de gérer les services publics comme des entreprises privées).

"Il faut un État planificateur"

Dans les discours, il y a une évolution par rapport à 2008. Dans le discours de Macron par exemple. Je crois qu'il n'y a aucune sincérité là-dedans, mais au moins c'est dit : "Il y a des choses vitales pour nous qui doivent être en dehors du marché, etc.". Prenons-le au mot ! Ça veut dire qu'il faut un État stratège, un état - je vais dire un gros mot - planificateur. Parce que c'est ça gouverner : c'est prévoir, anticiper, prévoir des choses qui ne vont peut être pas arriver, mais si ça arrive on est prêt à affronter le choc. Pas de la gestion à la petite semaine, au jour le jour, comme un comptable.

Mais au-delà des discours, ces gens-là ont toujours le même logiciel. Derrière le discours de Macron, il se prépare une réforme qui approfondit encore la privatisation de l’hôpital public. En tant de crise, vous entendrez tout le monde dire "Il faut que l’État aide...". Mais derrière je ne suis pas sûr que les pratiques changent beaucoup. Ces gens-là ont un logiciel, des croyances - j'avais appelé ça l'intégrisme économique. La période est délicate parce que ce ne sont pas ceux qui nous ont mis dans cette situation là qui ont les recettes pour nous en sortir, mais ce sont eux qui sont au pouvoir, et qui n'ont aucune envie de le laisser.

Qu'est-ce qui pourrait faire que le rapport de force s'inverse sur ces questions ?

Généralement, c'est après les "catastrophes", des guerres, des catastrophes économiques de grande ampleur, que des changements importants interviennent. Ça a été le cas après la crise de 1929, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. On pensait qu'après la crise de 2008 ça serait l'occasion : on s'est aperçu que non.

J'entends dire que la crise actuelle acte la mort du néolibéralisme, qu'on ne pourrait plus faire comme avant. Je veux bien y croire, mais il ne suffit pas d'avoir les bonnes idées économiques pour les appliquer. Il faut avoir les leviers de pouvoir qui le permettent. Et la petite minorité qui a bénéficié des 40 ans de néolibéralisme n'est surtout pas prête à laisser la place et à voir ses prérogatives, son pouvoir politique et économique être rognés au bénéfice du plus grande nombre. Ça, ça ne se fera pas de façon gentille et juste avec des petites réformettes.

"Une volonté collective de se tourner vers un progrès"

Le rapport de force, il va peut-être s'imposer de lui-même à un moment, par un évènement totalement imprévu aujourd'hui qui fera que l'opinion se retournera complètement contre ces mesures-là et refusera ça. Mais il faut faire attention car reste aussi tapie dans l'ombre la menace autoritaire et fascisante. Parce qu'il y a deux possibilités de sortir de cette crise : par le haut comme ce que j'ai décrit, ou par le repli nationaliste, le contrôle social, l'autorité... On nous dit "on restreint vos libertés" au nom de la protection, et nous on accepte ça de manière très docile quand même. Il y a des raisons sanitaires, mais on nous prépare aussi à des choses qu'on pourrait généraliser par la suite. Jusqu'où est-on prêts à accepter de rogner sur notre liberté au nom d'une protection, que nous ne sommes même pas sûrs d'avoir ?

Comment préparer l'après crise, à gauche ?

Il va falloir retrouver le goût de la vraie politique : avoir un projet pour les 10, 20 ans à venir. Pas pour demain ou la semaine prochaine. Je rappelle qu'il y a moyen de sortir de cette crise par le haut, avec des protections nouvelles, des droits nouveaux. Pour être mieux équipés pour faire face à des chocs futurs qui ne manqueront pas d'arriver.

Oui ça a un coût. Ça n'est pas rentable économiquement à court terme. Mais le coût de s'y être préparé est beaucoup moins important que le coût actuel. Rappelons-nous 1945 : c'est là qu'on crée la sécurité sociale, des nouveaux droits sociaux, alors qu'on est dans une économie complètement exsangue, qui sort d'un conflit de 5 ans. On a été en capacité de le faire parce qu'il y a eu une volonté collective de se tourner vers un progrès. C'est ça qu'il faut qu'on ré-insuffle. On peut faire des choses, on n'est pas bridés.

L'avenir sera ce qu'on en fera. On a des outils qui pourrons nous permettre de construire une économie dont les ressorts serons différents, dont la logique sera différente. Mais pour que ça se fasse, il va falloir qu'il y ait une prise de conscience et un rapport de force à construire. Ça va demander un travail aux forces politiques progressistes, de gauche (si ça a encore un sens), pour arriver à promouvoir les 70 ou 80% de choses sur lesquelles elles sont d'accord, et ne pas se tirer dans les pattes sur les autres 20 ou 30%.

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