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La productivité stagne, et ce n'est pas une très bonne nouvelle

Dans sa chronique, Matthieu Montalban revient sur la "trajectoire de ralentissement structurel des gains de productivité" que suivent nos sociétés. Or n'est-ce pas ce qui a permis de réduire le temps de travail et d'augmenter les salaires ?

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Les Clés De l'Éco

La productivité stagne, et ce n'est pas une très bonne nouvelle

10/11/2020

Photo de l'article: La productivité stagne, et ce n'est pas une très bonne nouvelle

Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Matthieu Montalban, maitre de conférence à l'université de Bordeaux, chercheur au Gretha, membre des économistes atterrés.

L'état stationnaire

Il y a deux semaines, un reconfinement a été décidé. Alors que certains spéculaient quant à une éventuelle reprise, autant dire que celle-ci aura tourné court.

Lors de ma dernière intervention, j’avais souligné que cette crise avait une dimension d’offre importante et révélait des fragilités du système productif national. Malheureusement, l’aspect offre de cette crise va plus loin et amplifie des tendances observées depuis 40 ans sur l’évolution de la productivité du travail, c’est-à-dire la quantité produite par heure de travail, et ce que les économistes appellent la productivité globale des facteurs, qui est censée synthétiser très imparfaitement l’évolution du progrès technique.

En effet, l’organisation du travail a été grandement bouleversée du fait des conditions sanitaires, amenant parfois un nombre réduit de travailleurs sur le lieu de travail, ou alors l’obligation d’utiliser le télétravail. Les entreprises ont dû prévoir des dépenses supplémentaires pour protéger leurs salariés et clients, ou réduire leurs capacités de production (comme dans les cafés où on espace les tables).

"Un ralentissement structurel des gains de productivité"

Cette crise a donc un effet sur la productivité du travail, potentiellement négatif. On peut imaginer certes des effets positifs de l’usage de la visioconférence sur le travail des cadres, les coûts de déplacement ou immobiliers (si la visioconférence se généralise, plus besoin de grands bureaux), ou parce que l’incertitude, comme un travail récent l’a montré, pourrait inciter à accélérer l’automatisation.

Mais on perçoit aussi que les désorganisations sont nombreuses, par exemple dans l’enseignement, et que les externalités positives liées à l’interaction et la coopération proches risquent de décliner comme d’ailleurs l’accumulation de capital humain.

En l’occurrence, ceci rappelle que les pays développés, depuis maintenant plus de 50 ans, sont sur une trajectoire de ralentissement structurel des gains de productivité, que l’on a en partie du mal à expliquer, alors même que l’automatisation augmente, que les dépenses de R&D augmentent et qu’on nous vante les mérites de la révolution numérique.

Le numérique ne fait pas de miracle

Comme le disait l’économiste Robert Solow en 1987, on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité. Nous sommes en 2020, et un article récent du meilleur spécialiste de la question, Robert Gordon, épaulé de Hayan Sayed, montre qu’on ne voit toujours pas dans les statistiques les miracles de productivité promis par Internet, les téléphones portables, les plateformes digitales, l’intelligence artificielle, etc.

Plus exactement, on a observé une accélération de la productivité transitoire seulement aux États-Unis entre 1995 et 2005, mais pas pour l’UE qui aurait pris un retard relatif de productivité par rapport aux USA depuis cette date. En effet, l’UE et la France notamment, sont moins spécialisées dans le numérique que les USA, qui ont pu tirer parti des innovations et de la demande croissante des applis et produits de la Silicon Valley. Pourtant, si les USA ont eu un léger « mieux » par rapport à l’UE en termes de productivité, il n’y a pas pour autant eu de miracle.

Tertiarisation, obsolescence et vieillissement de la population

Plusieurs explications peuvent être données. D’abord, se posent des problèmes compliqués de mesure de la productivité et du PIB : par exemple, aujourd’hui, de nombreux logiciels et applications sont gratuits et les équipements de meilleure qualité qu’avant, ce qui fait que l’on sous-estime peut-être les gains de productivité et la croissance.

Ensuite, les économies des pays riches sont fortement tertiarisées, du fait des gains de productivité passés dans l’industrie, de la globalisation et des évolutions de la demande, et les gains de productivité dans les services sont moins forts que dans l’industrie, générant donc de manière agrégée moins de gains de productivité.

Par ailleurs, l’obsolescence plus rapide de nos équipements digitaux indique une dynamique forte d’innovation, mais elle se paye pour les entreprises par des dépenses d’amortissement plus importantes qui grèvent les profits et ce qu’on appelle abusivement la productivité du capital.

Par ailleurs et surtout, nos économies subissent les effets du vieillissement, ce qui amène tout un tas de conséquences : ralentissement démographique, dépenses croissantes affectées à la santé, épargne pour préparer les vieux jours, et peut-être aussi moins d’innovations...

Si la productivité ralentit, ou même baisse comme peut-être aujourd’hui avec la COVID, les plans de relance auront un effet limité : c’est ce qui se passe depuis plus de 15 ans avec les Abenomics au Japon, où malgré des plans de relance permanents, la croissance est toujours plate, du fait vraisemblablement du vieillissement démographique. Les post-keynésiens ont tendance à considérer qu’une croissance de la demande est susceptible d’engendrer une hausse de la productivité, suite à l’accroissement de la division du travail et des effets d’échelle qu’elle génère, ce qu’on appelle la loi de Kaldor-Verdoorn.

"La hausse de la productivité a permis à la fois d’augmenter les revenus, réduire le temps de travail et ainsi d’améliorer globalement les conditions de vie."

Mais on peut légitimement s’inquiéter que cette loi ne fonctionne plus aussi bien pour les pays fortement tertiarisés et riches. Or comme le disait Krugman : à court terme, la productivité n’est pas tout, mais à long terme elle est presque tout. La hausse de la productivité a permis à la fois d’augmenter les revenus, réduire le temps de travail et ainsi d’améliorer globalement les conditions de vie.

Une baisse de la productivité veut dire la remise en cause de cette dynamique, alors même que la population, pour ce qui est de la France, continuera à augmenter pendant quelques décennies. Le défi d’un état stationnaire est donc immense et nous imposera de faire des choix qui seront loin d’être simples. Je vous reparlerai sans doute dans les prochaines chroniques des conséquences du développement du numérique, de l’automatisation et du capitalisme de plateformes sur l’organisation industrielle et le travail.

Les Clés de l'éco ? C'est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s'y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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