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Marché, prix, valeur : mais dans la vie, quels sont les travaux vraiment utiles ?

"Un peu de théorie éloigne de la réalité, beaucoup en rapproche." Accrochez-vous à votre poste, car cette semaine Jean-Marie Harribey nous explique la différence entre secteur marchand et secteur non-marchand !

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Les Clés De l'Éco

Marché, prix, valeur : mais dans la vie, quels sont les travaux vraiment utiles ?

03/11/2020

Photo de l'article: Marché, prix, valeur : mais dans la vie, quels sont les travaux vraiment utiles ?

Tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40 et 12h40, des économistes bordelais vous font entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants dans la chronique Les Clés de l'éco. Cette semaine : Jean-Marie Harribey, maitre de conférence honoraire à l'université de Bordeaux, membre des économistes atterrés.

De l'utilité des travaux à leur productivité

J’expliquais le mois dernier que la pandémie avait été l’occasion de vérifier à quel point la RTT était un facteur-clé de la réduction du chômage. Certes, le chômage va augmenter beaucoup cette année mais dans une proportion bien moindre que la baisse de l’activité productive, cela grâce à la mise au chômage partiel, qui est en réalité une RTT partielle.

Mais la crise sanitaire nous a rappelé ou appris autre chose : qu’est-ce qui est essentiel dans la vie en société, plus précisément quelles sont les activités essentielles, quels sont les travaux vraiment utiles ? La production de soins pour la santé, l’éducation, l’acheminement des denrées vitales, l’enlèvement des ordures ménagères, voilà ce que le confinement nous a montré comme essentiel. Pour cela, il faut un réseau hospitalier, un réseau de formation et d’éducation, un réseau de transports, etc. Pour la plupart, ces réseaux sont publics. Et, en leur sein, travaillent les premiers de corvée qui sont les plus mal payés, les plus mal reconnus.

Les services publics, des travaux improductifs ?

Le paradoxe est que, en temps clément de non-crise, ce sont les secteurs qui sont montrés du doigt comme fauteurs de dépenses publiques qu’il s’agirait de réduire à tout prix. Et les travailleurs qui assurent ces services sont désignés comme improductifs. Est répandue l’idée que seuls les travailleurs employés dans les activités marchandes privées seraient productifs de valeur économique, de valeur ajoutée comme disent les économistes.

C’est ainsi le motif le plus souvent invoqué par les libéraux pour réduire le périmètre des services publics non marchands : le travail qui y est employé serait par nature improductif et donc financé par des prélèvements toujours trop élevés sur l’activité marchande. L’idée que le prélèvement se ferait sur la plus-value capitaliste dans la terminologie marxiste traditionnelle est tout autant désarmante. Or, les travailleurs employés à produire de l’éducation non marchande, des soins non marchands, etc., sont utiles en créant des valeurs d’usage mais sont aussi productifs de valeur au sens économique, qui s’ajoute à celle du produit marchand et ne lui est donc pas soustraite.

La production marchande est validée par le marché, la non-marchande par la politique

Autrement dit, dans nos sociétés modernes, après d’âpres batailles pour que la couverture des biens et services essentiels soit assurée collectivement, s’est instauré un second mode de validation collective des activités : la décision politique d’apprendre à lire et à écrire aux enfants, celle de soigner les malades, celle d’étendre la culture en ouvrant des bibliothèques municipales, etc., et pour cela d’embaucher enseignants, soignants et autres personnels compétents.

Je dis un second mode de validation parce qu’existe un premier qui est le marché : si les entreprises ayant investi et embauché réussissent à trouver des acheteurs pour leurs marchandises, le marché valide leurs anticipations.

Aussi, il faut comprendre que la richesse produite se compose de deux compartiments : celui de la production marchande et celui de la production non marchande, dont la somme des deux donne le fameux indicateur du PIB. En aucune façon le PIB non marchand n’est soustrait du PIB marchand, il s’y ajoute. C’est à cette addition que procèdent les statisticiens de l’INSEE pour calculer ce que nous avons produit en une année : 4/5 environ pour la sphère marchande et 1/5 pour la sphère non marchande.

Pas de profit = pas bon pour le capitalisme

Alors, pourquoi diable tous les idéologues du patronat, tous les idéologues qui sévissent à l’Université, tous ceux qui tiennent l’information économique dans les médias, et bien sûr tous les gouvernements qui veulent réduire l’espace public, l’espace commun, ne reconnaissent-ils pas l’évidence de cette addition et nous parlent-ils toujours d’une soustraction complètement imaginaire ?

Parce que les forces de travail et les ressources matérielles qui sont employées pour produire du soin non marchand, de l’éducation non marchande, sont soustraites au processus de valorisation du capital, et les idéologues du capitalisme ne s’y trompent pas : elles ne sont plus disponibles pour produire du profit. Voilà où le bât blesse le capital.

Oui, mais, dira-t-on, il y a bien des sommes qui sont prélevées pour payer les soins, l’éducation, etc. Les cotisations sociales paient la santé, les impôts paient l’éducation. Ce sont les célèbres prélèvements obligatoires.

Paiement collectif contre paiement individuel

Mais, attention, ces prélèvements sous forme d’impôts et de cotisations sont effectués sur un produit total (un revenu national) déjà augmenté du produit non marchand. Et chacun sait que les impôts ne sont pas payés uniquement par ceux qui œuvrent dans l’activité marchande, mais par tous, directement ou indirectement.

L’impôt joue le même rôle pour les services non marchands que le prix payé par le consommateur. La différence est que, dans un cas le paiement est collectif, c’est-à-dire non proportionnel à l’usage (ma cotisation sociale ou mon impôt ne sont pas proportionnels à la quantité de soins dont j’ai besoin) ; dans l’autre cas le paiement est individuel.

Terminons par quelques secondes de théorie économique, pas celle qui est enseignée majoritairement, mais celle qui permet de mettre les pendules à l’heure. En faisant appel aux deux penseurs les plus importants du capitalisme.

"Les batailles sociales ont réussi à arracher des pans entiers de l’activité humaine à la voracité du capital : environ 20 % du PIB est non marchand."

Le premier, Marx. Il expliquait que ce qui était vital pour le capital, c’était de n’employer que du travail productif de plus-value. Heureusement, les batailles sociales ont réussi à arracher des pans entiers de l’activité humaine à la voracité du capital : environ 20 % du PIB est non marchand, monétaire mais non marchand, une autre subtilité qu’on expliquera un jour.

Le second, Keynes. Il expliquait qu’il fallait distinguer le financement des activités productives et leur paiement. Le financement est nécessaire pour lancer la production, il est ex ante, d’où la nécessité d’avoir la maîtrise collective de la monnaie et de sa création. Le paiement est postérieur, ex post, à la production de biens marchands et à celle des services collectifs non marchands, d’où l’obligation d’avoir une fiscalité juste.

Pour paraphraser un aphorisme célèbre de Jean Jaurès : un peu de théorie éloigne de la réalité, beaucoup en rapproche.

Les Clés de l'éco ? C'est une nouvelle chronique, tous les mardis à 6h40, 7h40, 8h40, 12h40 sur La Clé des Ondes. Des économistes bordelais s'y succéderont pour vous faire entendre leurs analyses à contre-courant des discours dominants. Une sorte d'antidote aux chroniques de Dominique Seux (sur France Inter) et autres journalistes-éco amoureux des vieilles recettes patronales !

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