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"Notre démocratie a été construite pour empêcher tout changement majeur"

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Après cinq années passées à l'Assemblée Nationale, Isabelle Attard en fait un réquisitoire sévère : cette institution est inutile. L’anarchisme est désormais la clé de sa pensée. Entretien.

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Isabelle Attard devenue anarchiste + Jean-François Meekel sur le Dr Schinazi, médecins des pauvres

Diffusé le 24/02/2020

Après son passé d'élue de 2012 à 2017, Isabelle Attard est devenue directrice de l’association bretonne Le Musée de Bothoa. Ex-membre des Verts puis de Nouvelle-Donne, elle revient désormais sur son parcours politique dans l'ouvrage "Comment je suis devenue anarchiste ?" (éditions Le Seuil-Reporterre). L'ancienne directrice du musée normand du débarquement d'Utah Beach, présentait son analyse et ses réflexions à Floirac à l'invitation de l'Agef le 22 février dernier. Entretien.

La Clé des Ondes : Tu dis que tu ne te représenteras plus à aucune élection. Pourquoi ce choix alors que pendant cinq ans tu as été députée ?

C’est justement parce que j’ai été députée que je ne me représenterai plus. Je sais que pour certains de mes collègues c’est député à vie ou entamer une carrière de politicien professionnel. Ça m’a fait l’effet inverse. Être à l’intérieur du système politique m'a plutôt donné l’envie de fuir, de m’extraire de ce système pour essayer de créer sur le côté une autre façon de travailler ensemble à la société qu’on désire.

Car à l’intérieur, il n’y a pas moyen ?

C’est bloqué parce que notre démocratie représentative a été construite dès le départ pour être bloquée, pour ne pas permettre un changement majeur, sortir d’un modèle d’État-nation et du système capitaliste. Très clairement, notre démocratie – telle qu’elle est aujourd’hui - a été faite pour que le peuple ne puisse jamais décider vraiment mais que ça ne se passe que par le biais de représentants, d’élus.

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Isabelle Attard, samedi 22 février 2020 (Baptiste Giraud / La Clé des Ondes)

Je parle d’élu divin car il y a une notion très religieuse d’élire des représentants, qui sont au-dessus des autres, qui savent mieux que les autres. aujourd’hui je me rends compte de la prétention que j’ai pu avoir, de croire que j’allais pouvoir parler à la place des autres. Je disais : parler pour ceux qui ne peuvent pas le faire n’ayant ni la capacité ni la volonté de s’exprimer.

"Certains élus LRem prendront goût au pouvoir, aux privilèges d’être considérés différemment du commun des mortels."

Je suis dans une démarche inverse, pour qu’hommes et femmes puissent s’exprimer librement sans avoir pour cela de passer par des représentants. Ils sont suffisamment grands et adultes. Ce système représentatif est extrêmement paternaliste et infantilisant.

Depuis bientôt trois ans, de nouveaux députés étiquetés La République en marche sont entrés au Parlement. Quel regard as-tu sur leur parcours et leur cheminement ?

Je pense que certains députés de la majorité n’y retourneront pas. J’espère qu’ils se poseront des questions sur leur rôle au sein de cette assemblée. Est-ce que vraiment le pouvoir législatif est un pouvoir ? Est-ce qu’on sert à quelque chose à l’Assemblée ? Est-ce nous, les lobbys ou le pouvoir exécutif qui décident ? J’espère qu’ils se posent déjà ces questions. Ils se les poseront encore plus en 2022.

A l’opposé, certains prendront goût au pouvoir, aux privilèges d’être considérés différemment du commun des mortels. Et je pense qu’ils seront majoritaires. Ils se présenteront à nouveau et peut-être à d’autres élections.

Pour moi, ils sont juste une masse votant comme un seul homme ce que leur dit de voter le gouvernement. Un peu comme les députés socialistes dans le mandat précédent votaient de manière unanimes, avec certes à la fin les quelques frondeurs.

Il y a actuellement quelques personnalités qui m’interpellent, comme Son-Forget. Je ne sais pas ce qu’il fait dans cet hémicycle. A quoi il joue ? J’ai beau critiquer et avoir un regard extérieur, je pense avoir au moins respecter les hommes et les femmes qui m’entouraient et le personnel de l’Assemblée, même si aujourd’hui je l’estime inutile.

"Les députés marcheurs m'arrangent car illustrent ce que j’essaie de démontrer : le pouvoir corrompt, rend fou et que l’assemblée ne sert à rien."

Je ne suis pas sûr que Monsieur Son-Forget respecte qui ou quoique ce soit. D’un autre côté, ça m’arrange car ça illustre ce que j’essaie de démontrer : le pouvoir corrompt, rend fou et que l’assemblée ne sert à rien. Je pourrais presque remercier les députés marcheurs de se comporter ainsi car ça apporte de l’eau à mon moulin.

Le travail de l’opposition a-t-il un intérêt ?

Quand j’y étais j’avais l’impression d’être utile simplement pour montrer que l’opposition existait. Et ainsi montrer à ceux qui ne se retrouvaient ni dans Les Républicains, ni dans le Front National, ni dans le gouvernement socialiste, qu'il y avait quelques voix qui émergeaient et que l’opposition existait. J’imaginais que je servais à ça où que je semais des graines pour que des gens se rendent compte que des sujets étaient intéressants.

Aujourd’hui, il y a une opposition faible qui s’agite, qui montre qu’elle s’oppose mais qui sait déjà depuis le début qu’elle ne pourra rien faire à cause d’un système verrouillé. Ce sont des gens qui proposent tout en sachant que rien ne passera. Ça doit être difficile… comme ça l’était avant. Je me dis qu’il y a peut-être mieux à faire.

Ils disent aussi que ça leur permet de travailler des dossiers, développer une expertise...

C’est ce que je disais aussi quand je participais à ce cinéma, théâtre institutionnel pour justifier ma place, expliquer que j’étais un minimum utile. Sinon, il faudrait dire aux gens qu’on ne sert à rien, que vos propositions sont balayées en quatre secondes ou que quand on a des victoires par surprise – comme quand j’avais réussi à supprimer Hadopi en 2022 – les amendements sont ensuite revotés.

Il faut justifier son rôle mais concrètement un groupe d’opposition est incapable de modifier complètement une politique imposée par une majorité. Il va falloir réfléchir à s’organiser collectivement en dehors des institutions pour être efficace. A l’intérieur, les jeux sont déjà faits.

Quand tu dis que tu es anarchiste, quelle réaction cela suscite ?

Un intérêt certain. Un étonnamment. Parfois, une crainte. Mais se déclarer anarchiste, ce sera plus de problèmes que d’avantages. C’est intriguer, bousculer voire faire peur.

J’ai délibérément voulu le mettre en titre car je veux qu’il soit réhabilité. J’ai cette démarche de vouloir rendre accessible, de décortiquer, comprendre les peurs autour du mot, de dédramatiser pour retrouver le vrai sens au lieu de celui de chaos, de désordre, voire de violences auxquels il est associé.

Pour qui fais-tu ce livre ?

Pas pour ceux qui connaissent par cœur l’histoire de l’anarchie car je pense qu’ils ne vont pas trop apprendre.

"On n’a pas tous la chance d’avoir des parents anarchistes."

Je l’ai écrit pour des personnes qui ont un parcours similaire au mien, ça veut dire quelqu’un qui croit dans le système depuis très longtemps, qui y participe, qui est engagé et pense que c’est par les élections qu’on peut y arriver mais qui réalise que ce n’est pas ça. A chaque conférence, je réalise que nous sommes nombreux à faire ce même cheminement politique de déconstruction.

Avec quelle réception dans les milieux anarchistes?

D’abord, on m’a regardé comme un être bizarre. Certains ont déjà fait ce chemin : Proudhon, Fanelli (ami de Bakounine, député italien)… Ils ont aussi déjà vu beaucoup l’opportunisme d’amis anarchistes qui ont quitté leur rang pour pouvoir être élu. Donc je comprends leur méfiance.

Je remercie ceux qui m’ont accueilli avec leur doute mais en toute bienveillance car on a tous le droit d’avoir notre parcours, d’arriver à l’anarchie par des voix différentes. On n’a pas tous la chance d’avoir des parents anarchistes.

Pourquoi, selon toi, sortir de l’État-nation est aussi important que sortir du capitalisme ?

La création de ces États-nations est lié à la centralisation du pouvoir, la perpétuation du pouvoir qui à chaque fois dans les différentes périodes historiques a servi et aider les intérêts des plus puissants.

"Jamais, on ne peut trouver l'exemple d'un gouvernement qui décide par lui-même de se battre pour l’intérêt général."

Si un Etat et un gouvernement étaient avant tout là pour l’intérêt général, ça se verrait. Aucune des lois prises depuis plus d’un siècle n’a été écrite pour l’intérêt général sauf quand nous sommes allés dans la rue, qu’il y a eu blocage ou grève générale donc sauf en 1936 ou dans le contexte particulier de 1945. Jamais, on ne peut trouver l'exemple d'un gouvernement qui décide par lui-même de se battre pour l’intérêt général.

Où se trouve le bon endroit pour faire avancer les choses sur les questions écologistes, sociales ?

D’abord en faisant référence à Gébé et l’An 01, « on arrête tout, on réfléchit ». Face à une avalanche de lois anti-sociales sous Sarkozy, Hollande et jusqu'à aujourd’hui, on est complètement submergé de textes anti-sociaux, liberticides auxquels on doit faire face. C’est un poids énorme qui provoque le burn-out des militants. Face à cette frénésie, à l’effondrement social, démocratique et écologique, il faut s’arrêter pour ne pas faire n’importe quoi, pas aller couper des têtes pour les remplacer par la même chose d’une couleur différente.

On regarde ce qui se passe dans d’autres régions au Rojava, au Chiapas. On regarde ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes, qui est une expérience démocratique dont il faut s’inspirer. Je ne suis pas là pour donner des consignes – c’est le contraire de l’anarchie. Notre rôle est de continuer à semer le doute, qu’il exiterait un autre modèle de société basé sur « liberté, égalité, sororité ».

Entretien réalisé par Baptiste Giraud le samedi 22 février 202O pour la Clé des Ondes

Photo de Une : Assemblée nationale(Wikimedia / Richard Ying et Tangui Morlier - CC)

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