La clé des ondes

BORDEAUX 90.10

LA RADIO QUI SE MOUILLE POUR QU'IL FASSE BEAU

"On peut imaginer que Bordeaux aurait basculé plus tôt si Alain Juppé n'avait pas été présent"

  • Politique
  • Municipales 2020

Camille Bedock, chercheuse en sciences politiques au CNRS et à Sciences Po Bordeaux, a suivi de près la campagne de Nicolas Florian. Elle estime que "la ville est rattrapée par sa sociologie".

Commande du podcast

32m

Kaléïdoscope

Camille Bedock, chercheuse en sciences politiques

Diffusé le 29/06/2020

La Clé des Ondes : Au regard de la campagne en cours et notamment de l'étude de cette de Nicolas Florian, vous aviez fait deux hypothèses pour cette élection : soit la crise sanitaire donnerait une prime au sortant, soit elle exacerberait l'envie d'écologie. Le deuxième hypothèse l'a emporté ?

Camille Bedock : Il faut d'abord être très humble. Moi, comme beaucoup d'autres chercheurs ou observateurs, ne nous attendions pas à une telle défaite, d'autant plus que le dernier sondage donnait un avantage conséquent à Nicolas Florian.

L'hypothèse principale qu'on peut faire, c'est qu'il y a eu une abstention différentielle qui a profité aux écologistes au détriment de la droite.

Ensuite, on peut constater en regardant les chiffres par bureau de vote qu'on assiste à une forme de normalisation. Bordeaux a changé sociologiquement. La ville est ancrée dans un vote de centre gauche et de gauche pour les élections nationales et on se rend compte que dans certains quartiers de Bordeaux - comme Bordeaux Sud ou La Bastide - il y a des pertes très importantes de la droite par rapport à 2014. En 2014, il y avait eu une très forte prime à la personne de Nicolas Juppé... d'Alain Juppé [rires] qui n'a pas pu profiter à Nicolas Florian.

J'en retiens plusieurs hypothèses pour expliquer les résultats de dimanche : une plus forte mobilisation des électeurs de gauche, une situation particulière avec un maire qui était une personnalité nationale qui faisait des bons résultats dans des bureaux de vote qui ne lui étaient pas favorables sociologiquement.

"Un vote de personnes plutôt jeunes, diplômées et aisées."

Dans les quartiers que vous évoquez, il y a des processus de gentrification en cours. Les classes populaires sont écartées au profit de classes supérieures ou plus riches. Pour autant, ça voterait plus à gauche ?

Le vote écologiste n'est pas un vote de classe populaire mais de personnes plutôt jeunes, diplômées et plutôt aisées.

Il n'est donc pas étonnant que dans des quartiers gentrifiées, on puisse assister à un vote écologiste important. Sociologiquement, le vote écologiste ne ressemble pas du tout à l'image qu'on pourrait avoir d'un vote de gauche des classes populaires - une image des années 1970 qui n'est plus une réalité depuis longtemps...

Les jeunes tendent d'habitude à moins se mobiliser. Mais en revanche, les personnes plus diplômées se mobilisent plus. Il semble bien qu'il se passe quelque chose de particulier à Bordeaux Sud dans cette élection, qui pourrait expliquer une partie de ce résultat inattendu.

Il faut bien entendu rappeler que la participation a été très faible. Et donc dans ce cadre, il faudra analyser les écarts de participation, les résultats bureau par bureau et les sondages de sortie des urnes pour savoir qui s'est mobilisé ou pas.

Le premier parti des classes populaires reste l'abstention et Bordeaux ne se distingue pas des chiffres nationaux.

Bordeaux a un taux de 37% de participation ce qui pourrait être surprenant car c'était la première fois qu'il y avait un second tour depuis longtemps et l'enjeu était donc important. Mais Bordeaux s'inscrit dans ce qui se passe au niveau national.

C'est tout de même un phénomène nouveau car les élections municipales étaient certes moins mobilisatrices que les élections nationales les plus suivies (comme les présidentielles), mais mobilisaient quand même beaucoup plus. Il y a sans doute un double effet : celui de la crise du coronavirus avec le temps écoulé entre les deux tours qui a pu démobiliser des gens, et celui - beaucoup plus profond - d'un rapport plus distancié au vote même pour des échéances auparavant mobilisatrices comme les municipales.

"Ce qui est assez marquant dans cette campagne, c'est à quel point elle s'est faite autour du centre."

Nicolas Florian avait essayé d'attraper un peu du vote écolo. Dans cette dernière semaine, il avait présenté un programme écolo centré notamment sur la question des déchets. Il avait aussi repris des axes développés par Thomas Cazenave avec qui il s'était allié dans l'entre-deux-tours. Faut-il y voir un signe - comme nous le disait Harmonie Lecerf la colistière de Bordeaux Respire - que la droite ne convainc pas sur l'écologie ?

Il ne faudrait pas non plus croire que l'arrivée de Pierre Hurmic à la mairie soit purement et simplement l'effet d'une vague écologiste inarrêtable. D'abord, il a gagné avec une liste d'union de la gauche, avec d'autres enjeux sociaux et d'urbanisme portés par la volonté d'alternance à Bordeaux.

Sur l'écologie, Nicolas Florian a essayé de mettre en avant ces éléments - pas seulement dans l'entre-deux-tours mais dès la présentation de son programme. Ça a d'ailleurs un peu heurté un certain nombre de sympathisants de droite qui trouvaient que la place donnée à l'écologie était beaucoup trop importante par rapport aux problématiques traditionnelles qui sont privilégiées d'habitude.

Nicolas Florian a essayé de marcher sur les plates-bandes de Pierre Hurmic en parlant écologie, et en même temps Pierre Hurmic a voulu faire le chemin inverse et parler sécurité, ce qui n'est pas un thème plébiscité par la gauche, notamment en disant qu'il voulait "plus de bleus dans les rues"...

Ce qui est assez marquant dans cette campagne, c'est à quel point elle s'est faite autour du centre. C'est encore plus le cas quand Thomas Cazenave présentait son propre programme. On avait le sentiment de voir une campagne qui était relativement indifférenciée. Évidemment, Philippe Poutou avait une voix différente, mais les trois candidats dits "principaux" étaient sur la bataille du centre avec une forte connotation écologiste.

D'ailleurs, ça a pu démobiliser une partie de l'électorat de Florian parce qu'entre les thématiques utilisées et la coalition avec Thomas Cazenave, ça n'a pas fait que des heureux chez les sympathisants de droite.

Parce que les candidats s'étaient beaucoup invectivés pendant la campagne et aussi qu'une partie de l’électorat de la droite n'est pas du tout proche de Macron. Ce n'est pas non plus l'explication principale de cette défaite. Il faut vraiment voir que la situation était particulière quand Alain Juppé était encore là.

On peut imaginer que Bordeaux aurait basculé plus tôt si la figure d'Alain Juppé n'avait pas été présente. La ville a été rattrapée par sa sociologie malgré que la gauche s'est présentée en ordre dispersé et que la campagne a eu lieu au centre ce qui aurait pu démobiliser la gauche.

Les résultats semblent indiquer que ce n'est pas tant une défaite de la droite qui aurait été due à une mauvaise campagne de Nicolas Florian ou trop à droite. Il a surtout eu plus de difficultés à mobiliser son électorat et a perdu dans un certain nombre de zones où Alain Juppé faisait des résultats vraiment étonnants. Nicolas Florian n'a pas bénéficié de la même prime.

"Bordeaux se normalise et fait partie de ces villes qui peuvent basculer, où la compétition électorale est plus forte."

Concernant l'alliance avec La République En Marche, le report de voix n'a pas été complet. Il manque au moins 900 voies. En quoi elle a pu ne pas séduire les sympathisants de Les Républicains ?

Disons que la négociation s'est passée de manière très verticale. Plusieurs figures de la majorité municipale ont perdu leur place sur la liste de manière brutale. Tout cela peut démobiliser un certain nombre d'électeurs et de sympathisants.

On peut aussi imaginer qu'un certain nombre d'électeurs de Cazenave sont passés chez Pierre Hurmic bien qu'il soit impossible d'en dire le nombre. Des bruits assez insistants, juste après le premier tour, disaient que Thomas Cazenave regardait vers Pierre Hurmic. En tout cas, un certain nombre d'électeurs et de proches de Thomas Cazenave s'étaient ainsi engagés pour changer la majorité municipale.

Par ailleurs, vu le sondage d'Ipsos, une petite proportion d'électeurs de Philippe Poutou se sont détournés vers le vote pour Pierre Hurmic.

On parlait d'une campagne centriste, quels sont les marqueurs qui différencient Pierre Hurmic de Nicolas Florian ?

Pierre Hurmic a rappelé qu'il est écologiste depuis plusieurs décennies. Il a beaucoup parlé de ce thème mais aussi de la cogestion à la métropole. Il y a ces deux principaux points. Il a souvent dit que la politique d'Alain Juppé était un vernis, que ce soit sur la place de la voiture, l'artificialisation des sols, l'urbanisme, l'expansion de la ville.

Là où les différences sont moins nettes c'est sur les questions sociales. Elles n'ont pas été prises à bras le corps par Pierre Hurmic, même si pendant la campagne du deuxième tour il a souligné des points qui pouvaient parler à l'électorat Poutou, par exemple en se ré-engageant sur les réquisitions.

Mais les problèmes sociaux ont été moins abordés par Pierre Hurmic que ce qu'il aurait pu faire.

Est-ce que des modifications profondes peuvent advenir à la Métropole ?

Sans s'avancer sur ce sujet, on peut souligner que d'une manière très constante Pierre Hurmic s'est positionné contre la cogestion. Il l'a toujours qualifiée d'échanges de bons procédés entre maires. Il les dénonce depuis longtemps. On peut penser que la métropole va changer de registre politique mais on en saura plus dans la semaine.

Peut-on savoir s'il s'agit d'un basculement précaire ou parti pour durer ?

Si on prend le temps un peu long et les grandes métropoles françaises comparables à Bordeaux, on voit qu'elles sont beaucoup plus souvent à gauche désormais, et que les écologistes y jouent un rôle important. On peut penser qu'il n'est pas impensable que Bordeaux reste à gauche cette fois et que le centre-droit ne revienne pas immédiatement. Ou dans tous les cas, on ne peut pas imaginer revenir à une situation de domination vraiment pérenne de la droite et du centre-droit telle que depuis 1947.

Cette phase de la vie politique bordelaise est refermée du fait de la profondeur des changements sociologiques de la ville. Je ne dis bien sûr pas que la gauche sera réélue en 2026 mais je pense qu'on peut imaginer qu'une très longue phase politique se referme et que Bordeaux va redevenir une ville "compétitive" électoralement, et pas un fief qui sera gardé pendant 70 par la gauche ou la droite. Elle se normalise et fait partie de ces villes qui peuvent basculer, où la compétition électorale est plus forte.

Les podcasts

Commande du podcast

1h00m

Lumières, Lumières

Diffusé le 02/07/2020

Commande du podcast

9m

Point Chaud

Actu du jour : Le Secours Populaire propose des Journées Bonheur en réponse à la crise en cours

Diffusé le 02/07/2020

Commande du podcast

1h59m

Trait d'Union

Diffusé le 02/07/2020

Commande du podcast

1h04m

Climat de Luttes

Reportage à Belin-Beliet contre l'implantation d'Alibaba sur 19ha de zone humide

Diffusé le 02/07/2020

TOUS NOS PODCASTS
Lecture / Pause de la radio ou d'un podcast
ECOUTER LA RADIO
/
Retour au direct