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Ouïghours : "L'Etat chinois veut faire disparaitre tout ce qui contredit son projet socio-politique"

Pour mieux comprendre et analyser ce que vivent des millions de Ouïghours notamment dans la région du Xinjiang en Chine, nous nous entretenons avec Rémi Castets, politologue et spécialiste des Ouïghours à l’Université Bordeaux Montaigne.

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Ouïghours : "L'Etat chinois veut faire disparaitre tout ce qui contredit son projet socio-politique"

25/01/2021

Photo de l'article: Ouïghours : "L'Etat chinois veut faire disparaitre tout ce qui contredit son projet socio-politique"

Les questions suivantes synthétisent l’entretien réalisé avec Rémi Castets, à retrouver en intégralité dans le podcast ci-dessus

La Clé des Ondes : Que vivent actuellement les Ouïghours ?

Rémi Castets : Les Ouïghours sont un peuple turcophone et musulman qui vit notamment dans les oasis situées autour du Bassin du Tarim - la moitié sud de l'actuelle région autonome du Xinjiang dans la partie la plus occidentale de la Chine - situé autour du Désert du Taklamakan, qui est l’un des déserts les plus arides du monde.

Depuis nos pays occidentaux on a l’impression que ce peuple est stigmatisé par le gouvernement parce que dans les faits il subit un contrôle et une répression durs, mais en réalité les Chinois n’ont jamais voulu les stigmatiser.

"En France on a connu ce phénomène avec l’Etat qui a procédé à la destruction systématique des langues et de ce qu’on pouvait appeler les cultures régionales."

La Chine est un ancien empire multi-ethnique qui, à l’initiative du parti communiste, s’est transformé en Etat-nation. Et c’est en fait le propre de ces états-nations de vouloir homogénéiser sur le plan culturel ces populations pour faire disparaitre toute velléité de séparatisme, d’irrédentisme, etc. Les Chinois ont donc créé des camps de rééducation pour les faire adhérer à leur modèle national.

En France on a connu ce phénomène avec l’Etat qui a procédé à la destruction systématique des langues et de ce qu’on pouvait appeler les cultures régionales. Donc le gouvernement chinois croit en cette idée de nation qui engloberait par définition l’ensemble des populations qui ont été intégrées dans cet empire. Ces gens pensent ainsi fermement que les Ouïghours, les Tibétains, les Mongols sont des Chinois.

On a donc une confrontation entre un modèle national anticolonial avec les ouïghours qui considèrent que les chinois sont des étrangers car ils ont colonisé leur région, et les chinois qui sont dans leur propre modèle (d'Etat-nation autoritaire, ndlr) et qui pensent que les minorités ont vocation à faire partie de la population chinoise.

Peut-on dire qu'ils sont victimes d’un éventuel génocide ?

Certains parlent de génocide culturel car ils essaient de faire disparaitre leur culture mais ce qui gêne les Chinois c’est ce qui dans la culture ouïghoure est antagoniste à leur modèle social et politique. Pour rappel, l’Etat chinois est communiste et athéiste donc lorsque vous pratiquez l’Islam vous n’obéissez qu’à Dieu donc ça c’est problématique dans un Etat autoritaire.

L’idée c’est donc de faire disparaitre dans la culture ouïghoure tous les éléments contradictoires avec le projet de modernisation socio-politique de l’Etat chinois.

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A Bordeaux, collage d'un message contestataire dans le contexte de l'actualité du travail forcé des Ouïghours en Chine (Wikimedia/Creativ Commons)

Désormais, toutes les voix qui pouvaient exprimer leur désaccord sont arrêtées et envoyées dans des camps de rééducation, qui ont été mis en place dans la 2ème moitié de la dernière décennie.

L’idée du gouvernement c’était de rentrer dans une politique de tolérance zéro face aux contestations. Parce que la situation dans la région du Xinjiang s’était dégradée avec une répression gouvernementale qui s’était exacerbée et à côté une radicalisation de certaines organisations ouïghoures qui s’étaient livrées à des actions violentes, notamment dans les années 2010 avec des attentats.

"Les idées alternatives au parti sont considérées comme des pathologies qu’il faut soigner"

Ces camps étaient donc aussi censés "déradicaliser" les ouïghours, ce qui semble assez choquant pour nous les occidentaux. Mais pour eux les idées alternatives au parti sont considérées comme des pathologies qu’il faut soigner, malheureusement dans des conditions extrêmement dures. Ils veulent ainsi les rééduquer.

Dans le journal Le Monde, on a pu lire le témoignage de Gulbahar Haitiwaji et on ne comprend pas pourquoi le gouvernement chinois fait revenir sur son territoire des personnes ouïghoures qui étaient parties vivre ailleurs ?

Depuis les années 1990 notamment, le gouvernement chinois a identifié la diaspora comme une source de déstabilisation de la région du Xinjiang.

C’est-à-dire que l’opposition là-bas ne peut plus s’exprimer donc les critiques viennent pour la plupart de la diaspora. Le gouvernement chinois comme je le disais a une vision de la radicalisation qui est complètement différente de la nôtre, comme la vision du terrorisme par exemple.

Pour le gouvernement chinois, le fait d’être démocrate c’est être un radical. Donc ces personnes ouïghoures qui habitent en Occident et qui font part sur les réseaux sociaux de leurs idées démocratiques ou anti-régime sont susceptibles d’organiser des mouvements opposés ou d’influencer leurs proches en Chine.

Donc le gouvernement fait pression sur eux pour les faire revenir et les interner dans ses camps ou pour obtenir des renseignements. Alors c’est certain que pour nous c’est particulièrement choquant.

Mais pourquoi les Etats occidentaux laissent faire ça alors ?

A vrai dire les choses évoluent un peu ces temps-ci. Pendant longtemps la plupart des gouvernements sont restés assez silencieux et c’est simplement lié à des questions politiques.

C’est-à-dire que depuis les années 80-90, la Chine a conduit des réformes économiques qui ont fait qu’elle est devenue une grande puissance économique mondiale, la deuxième après les Etats-Unis. Et beaucoup de pays notamment européens sont devenus dépendants sur le plan économique du marché chinois.

Donc cette arme économique est souvent utilisée par la Chine dans la conduite de ses relations politiques avec ses partenaires. Aujourd’hui il y a un nouveau facteur qui se rajoute : les occidentaux désiraient avoir accès au marché chinois car les entreprises avaient besoin d’accéder à un marché en croissance. Donc depuis 2010 environ il y a aussi la question des investissements, la Chine ayant de très grosses capacités d’investissement.

Tout ça a amené les pays à se taire, les dirigeants affichent toujours de bons sentiments mais en réalité ce qui prime à long terme ce sont les intérêts économiques.

"Il y a convergence des intérêts des Etats autoritaires."

Mais grâce à une nouvelle génération de militants ouïghours, très actifs sur les réseaux sociaux, qui a commencé à structurer des liens avec des partis politiques en occident, c’est en train de changer. Récemment par exemple, Raphaël Glucksmann, un député européen, a fait une déclaration très médiatique devant le Parlement européen où il a dénoncé la situation au Xinjiang et qui a précédé un vote du Parlement qui dénonçait le fait que des ouïghours internés dans des camps étaient soumis au travail forcé.

Donc aujourd’hui l’Europe qui était très silencieuse commence à s’emparer de la question. Par contre les pays musulmans restent eux très silencieux ou soutiennent la politique chinoise au Xinjiang, par souci économique également ou pour privilégier leurs relations avec la Chine, qui leur permet d’avoir un soutien à l’internationale. Il y a convergence des intérêts des Etats autoritaires.

Entretien réalisé et retranscrit par Manon Chevalier

Regardez également cette enquête vidéo du journal Le Monde :

Photo de Une : Camp de concentration détenant des Ouïghours (Capture d'écran/Brut)

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