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Révolution égyptienne (7) : après les exactions, l'armée franchit la ligne rouge

D'avril à octobre les exactions de l'armée se multiplient, jusqu'à ce qu'elle franchisse la ligne rouge.

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Les événements du 9 mars dont nous avons parlé dans le précédent épisode ont été le début d’une longue liste d’exactions de l’armée , de moments confus et marqués par des violences et des arrestations, entrecoupés de moments d’enthousiasme populaire et de grandes manifestations pacifiques redonnant espoir.

1er avril

Le 1er avril 2011, la place était à nouveau remplie pour une manifestation annoncée dans la presse et sur le net depuis plusieurs jours : « Ensemble, il faut sauver la révolution ». Sauver la révolution cela signifiait : obtenir que Mubarak (père et fils) soient jugé ainsi que les caciques du régime. Sauver la révolution signifiait aussi refuser le projet de décret visant à criminaliser les manifestations, les rassemblements, et les gréves, projet dont il est vivement question depuis la clôture du référendum. C’est aussi ne pas oublier les centaines de jeunes qui ont fait le sacrifice de leur vie pour la liberté.

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Non à la criminalisation du fait de manifester

Le mouvement du 25 janvier, même associé à l’ensemble des partis d’opposition, peine visiblement à construire un projet politique. On ne sort pas comme ça de 30 ans de dictature.

Ahmed, le jeune égyptien qui vit à Bordeaux et que nous avons déjà entendu dans le 4eme épisode évoquer la mosquée-hopital, évoque cette situation.

En face des jeunes révolutionnaires, la machine des Frères musulmans est parfaitement huilée et son réseau pénètre les quartiers les plus populaires. Peu présents au début de la révolution, ils occupent de plus en plus le terrain.

9 avril

Précédé par une autre belle manifestation, la nuit du 8 au 9 avril a été une nouvelle étape. Deux mille personnes étaient restées sur la place. Une unité spéciale de l’armée les a violemment attaquées, vers 2h du matin. Pendant deux heures, on a entendu des tirs. Les militaires ont utilisés des gaz lacrymogènes, des matraques, et écroulé les quelques tentes qui étaient installées.

Une jeune fille qui a assisté aux événements m’a raconté le lendemain, sur place, la violence de l’attaque . Je lui demande s’il y a eu des morts. « Je ne sais pas, j’ai vu les militaires traîner des corps, mais je ne sais pas où ils les ont emmenés ». Elle montre des douilles de balles réelles ; elle a le visage barbouillé de sang. Les hommes qui se sont rassemblées autour d’elle pour l’écouter sont dubitatifs : ils ont encore du mal à imaginer que l’armée puisse agir contre la révolution. Certains mettent même en cause ses propos, lui demandent des preuves…

Pourtant la réalité de l’attaque ne fait pas de doutes. Un film amateur tourné cette nuit en montre de nombreux détails. A voir ici.

D’autres témoignages complètent les informations de la chaîne Al-Jazeera. Des officiers (sept) avaient rejoint hier, en civil, les manifestants sur la place malgré les menaces qu’avaient proféré le CSFA contre ceux des militaires qui se rendraient coupables de tels actes. Il semble bien que cette sécession n’a pas du tout été du goût de Tantawi, le chef du Conseil suprême, d’autant que les témoignages de ces officiers mettaient en cause le rôle de l’armée et son soutien effectif à l’ancien régime. C’est la tente où étaient rassemblés ces officiers que l’on voit se faire attaquer sur le film. L’un d’eux au moins est mort.

1er mai

Le premier 1er mai de la révolution a aussi été l’occasion d’immenses rassemblements partout dans le pays, mais d’une autre nature que les précédents. Les organisations syndicales, celles qui venaient de constituer ou celles qui s’étaient formées dans la clandestinité auparavant, étaient présentes en tant que telles pour la première fois. Les banderoles arboraient fièrement le titre de « syndicat indépendant » et les revendications invitaient le pouvoir à prendre d’urgence de véritables décisions économiques et sociales.

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Banderole du syndicat indépendant du service des taxes foncières

Un manifestant me dit « Avant, les 1er mai, on n’avait pas le droit de manifester. On avait juste droit à un discours de Mubarak qui promettait des primes qu’on ne voyait jamais ».

La question du salaire minimum est omniprésente. Une banderole du PCE dénonce la corruption capitaliste, mais pour l’essentiel, les revendications portent sur le fonctionnement démocratique et contre les injustices « Pain, Liberté, justice sociale » reste le slogan le plus employé.

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Le Parti communiste dans la manif du 1er mai

28 mai

Les tensions avec le pouvoir militaire ont continué à s’exacerber pendant les semaines suivantes. En réponse, les organisations démocratiques ont organisé, le vendredi 28 mai, une véritable démonstration de force : la place était noire de monde, et à plusieurs endroits, impossible à traverser tellement la foule était dense. On y venait pour « Faire la deuxième révolution » me dit un jeune, c’est à dire « construire un gouvernement civil ». Sur une pancarte on lit : « Mon problème c’est qu’au Conseil militaire, je ne connais pas les personnes qui y siègent. Je veux un Conseil civil, avec des gens connus, à qui on peut demander des comptes ».

Plus loin ce sont les exigences non satisfaites sur les salaires qui étaient discutées, et la constitution dont le maintien en l’état, à peine amendé, était toujours critiqué.

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Mon problème c’est qu’au Conseil militaire, je ne connais pas les personnes qui y siègent. Je veux un Conseil civil, avec des gens connus, à qui on peut demander des comptes

D’autres revendications portent sur la lutte contre la corruption et la purge nécessaire d’un certain nombre de responsables, notamment à la tête des médias nationaux. Les révolutionnaires demandent aussi l’arrestation des membres de la police impliqués dans les meurtres de manifestants et dans les actes de torture et la gratuité des soins pour les blessés de la révolution.

Un tract distribué sur la place annonçait la création d’un nouveau parti de gauche le « parti de l’alliance populaire socialiste ».

L’ambiance est au débat, à la discussion. Des interventions ont lieu sur les trois au quatre petites scènes qui ont été installées. On échange des textes, des informations. Devant le musée par exemple, un groupe discute autour d’une carte satellite de l’Égypte. Un ingénieur explique comment le Delta va être englouti avec le réchauffement climatique. « Si le niveau de la mer augmente d’1 mètre, 6 millions de personnes doivent quitter le Delta et plus de 4000 km2 de terres agricoles seront perdues. Comment va-t-on nourrir le pays ? ». Les questions fusent de partout, on veut comprendre, on veut agir.

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Discussion autour d'une carte d'Egypte

C’est sans aucun doute cette prise en main de leur avenir, cette participation authentique à la vie de leur pays qui effrayait le plus le pouvoir militaire qui, rappelons-le, est aussi le principal acteur économique du pays puisque l’armée en tant que telle, possède 60 % des entreprises du pays. La répression allait continuer, pas seulement à coup de tribunaux d’exception. D’autres violences liées aux conflits inter-confessionnel allaient être largement exploitées, voire fabriquées.

Maspero

Des conflits de type confessionnels – en apparence - s‘étaient déroulés début octobre 2011 en Haute-Egypte . Ils avaient abouti à l’incendie d’une église. Pour protester contre ces violences, une manifestation est partie du quartier populaire de Shubra le dimanche 9 octobre vers 16h. C’était une manifestation pacifique qui rassemblait des chrétiens mais aussi quelques musulmans, et elle s’est dirigée vers le bâtiment de la télévision nationale, celui que l’on nomme Maspero (en souvenir de l’égyptologue français du XIXe siècle). Les jeunes coptes revenaient sur ce lieu qu’ils avaient investi en mai dernier, à la suite d’une autre attaque d’église, et où ils avaient fondé leur organisation : la coalition Maspero. Ils voulaient ainsi dénoncer l’étrange laisser-faire de l’armée dont les officiers assistent souvent impassibles aux exactions et aux provocations d’extrémistes musulmans.

Mais ce ne sont pas des contre-manifestants salafistes qu’ils ont rencontrés ce soir-là. Ce sont des policiers en tenue, des militaires et des policiers en civil, qui côtoyaient des baltaguiyas (ces fameux voyous) dans des petits groupes aux slogans ostensiblement anti-chrétiens.

Puis des véhicules blindés de l’armée ont déboulé au milieu des manifestants, écrasant des dizaines de jeunes, renversant les autres avec une violence inouïe, pendant que d’autres étaient passés à tabac ou tués par balle. Une video de la scène a échappé au nettoyage du net par Sissi. Le jeune copte de nationalité américaine Hani Bishra a mis son témoignage sur les réseaux : En se dirigeant depuis le sud vers Maspero, il s’est retrouvé face à des jets de pierre qui provenaient d’un groupe de soldats et de civils situés devant l’hotel Ramses Hilton. En revenant en arrière il est arrêté par une personne qui, après lui avoir fait avouer sa confession, a appelé d’autres « civils » à la rescousse en se vantant d’avoir choppé un chrétien. Une trentaine de ces civils a fini par l’entourer, certains le frappant à la tête, alors qu’il se débattait pour réclamer le téléphone qu’on lui avait pris, et pour retourner vers le cordon de police qu’il venait de franchir. Bousculé, traité de « chien de chrétien », il a fini par atteindre un officier à qui il a demandé protection en montrant son passeport américain. L’homme en civil qui l’avait interpellé s’est avéré être un policier dont Hani a pu observer la mission depuis l’arrière du cordon où il avait trouvé abri : le rôle était même de coordonner les différents groupes de pseudo-manifestants et leurs attaques. Ces derniers se ruaient ans les rues adjacentes en chantant : « Chrétiens, où êtes-vous. L’islam est là ! ». Hany a aussi pu entendre l’ordre donné aux policiers d’utiliser les balles réelles.

De nombreux autres témoignages pointent la responsabilité directe de l’armée et de la police dans ces massacres et ils ont été publiés par plusieurs medias anglophones le lendemain.

La version officielle des « événements » a d’abord été celle que les medias gouvernementaux ont tissé tout au long de la soirée du 9 : « les coptes ont attaqué l’armée devant Maspero, il y a déjà 4 morts parmi les soldats ».

Les TV privées ont, quant à elles, reçu une visite opportune de l’armée leur interdisant de traiter l’affaire, ce qui montre au passage qu’il ne s’agissait pas d’un « dérapage des forces de l’ordre » mais bien d’une organisation préméditée.

Le scénario ressemble ecomme deux gouttes d’eau à celui de l’attaque contre l’ambassade d’Israël début septembre, à celui du quartier Abbasseya l’été passé. Laisser entendre, comme l’ont fait quelques media étrangers, que l’attaque de l’ambassade d’Israël était une manifestation spontanée de la haine des égyptiens c’est passer sous silence les hordes de voyous à la solde de l’ancien régime qui sont commanditées pour ces opérations.

De même laisser entendre que les événements de Maspero se résument à des combats chrétiens vs salafistes comme l’a suggéré un reportage de France Inter ou même un papier de l’Huma , trahit une lecture systématique des sociétés arabes à travers le prisme de l’islam radical.

L’Occident continue (encore aujourd’hui) de produire des analyses qui confortent les contre-révolutions actuelles et les reprises en main autoritaires. Il ne s’agit pas de nier que l’intégrisme islamique est un danger. Il s’agit d’être lucide sur la manière dont l’existence de ce mouvement est utilisée pour mater le peuple et réprimer ses aspirations à davantage de liberté. Et pour donner bonne conscience aux dirigeants occidentaux qui soutiennent ces dictatures sanguinaires (aujourd’hui encore).

20 décembre

Le 20 décembre, les femmes égyptiennes ont inventé leur 8 mars. Le mot d’ordre pour cette manifestation était « filles d’Egypte, la ligne rouge ! ».

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L'affiche de la manifestation "sors tes mains"

La ligne rouge, c’est celle qu’ont franchie les militaires en tabassant cette femme au soutien-gorge bleu que le monde entier a vu (merci aux reporters de Reuters) se faire massacrer par plusieurs soldats qui lui sautent sur le corps à coups de rangers et la frappent de façon ahurissante tout en lui arrachant ses vêtements.

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Le cortège des femmes rue T. Harb

Le cortège de femmes qui s’est formé ce 20 décembre en réponse à cette scène et à de nombreuses autres exactions moins médiatisées a rassemblé des femmes de tous les milieux sociaux, de tous les âges, des voilées d’autres pas. Quelques unes étaient venues avec les enfants dans les bras. Des jeunes hommes ont organisé un cordon de sécurité tout le long du cortège énorme, et déterminé.

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Les femmes brandissent la photo de la scène où la femme au soutien-gorge bleu est tabassée par un soldat

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D'autres brandissent la Une de journaux qui reproduisent la photographie de Reuters

J’y ai trouvé Aya que j’avais déjà rencontrée dans d’autres manifestations. Elle a cette fois le bras en écharpe. Elle me raconte qu’elle a été arrêtée le vendredi soir précédent, devant le Conseil des Ministres. Elle a été amenée à l’intérieur, dans les salles de torture dont un journaliste du Point a fait une description si saisissante deux jours plus tôt. Mais elle a eu moins de chance que lui : passée à tabac (un bras cassé, une jambe très abîmée), elle a aussi subi la torture à l’électricité qui donne ce spectaculaire maquillage. Les cernes violacés, claudiquant tout au long du défilé, et grimaçant chaque fois qu’un passant lui frôle le bras, Aya a tenu à rester jusqu’au bout, débordante d’énergie et relançant les slogans à tue-tête.

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Aya, torturée mais plus déterminée que jamais

Le cortège grossit au fur et à mesure où il avance. Le soutien de la population est spectaculaire.

La peur a changé , une nouvelle fois, de camp.

Chanson

Beshoweysh (Doucement), paroles de Mohamed Zanaty, musique et chant de Hatem Ezzat 2011. Video youtube

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