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Révolution égyptienne (9) : un an après, ce jour que le pouvoir redoutait

Un an après, que restait-il ? des prises de conscience politiques, un début de liberté de parole et de liberté syndicale mais une répression et une violence d'Etat qui ne cessent pas. Est-ce une renaissance, comme le suggère ce tableau ?

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Chroniques d'une révolution égyptienne

Révolution égyptienne (9) : un an après, ce jour que le pouvoir redoutait

28/01/2021

Photo de l'article: Révolution égyptienne (9) : un an après, ce jour que le pouvoir redoutait

Premier anniversaire

Ce 25 janvier 2012, jour anniversaire, était redouté par le pouvoir. Mais sur la place, ce matin là, la fête était bien sage.

Peu de femmes, peu de jeunes et encore moins de révolutionnaires, pas de discussions politiques : des prêches à grand renfort de sonos, et des discours lénifiants sur la situation actuelle, prononcés devant un grand calicot évoquant l’anniversaire de la révolution et ses réalisations…

Ce sont bien sûr les Frères qui tiennent ainsi la place. Et ils se méfient. A la sortie de la première session parlementaire deux jours plus tôt, leurs députés ont été conspués par les jeunes qui les accusent d’avoir « volé la révolution ».

L’ambiance a ensuite radicalement changé en début d’après-midi. Les marches organisées dans les quartiers d’Imbaba, de Guiza, de Mohendissin…, ont commencé à converger vers 15h. Les jeunes de Kazaboon, du 6 avril, et des autres mouvements issus de la révolution ont réussi leur pari de mobiliser largement la population.

C’est un raz de marée humain et de nombreux cortèges n’ont même pas réussi à rentrer sur la place. Celui parti de Shubra, quartier populaire du Nord du Caire est haut en couleur, plein de femmes et de jeunes, qui réclament avec énergie « pain, liberté, et justice sociale », et la fin de la dictature militaire, le fameux irhal (dégage) étant recyclé au bénéfice du général Tantawi.

Couché sur le dessus d’un camion qui se fraye son chemin comme il peut, un obélisque portant le nom des martyrs de la révolution, est apporté en vue de le planter sur la place. La foule est si dense qu’on ne peut plus bouger.

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Obélisque portant les noms des martyrs

Le souvenir des victimes est très présent. Elles sont estimées à près de 2000 pour les premiers mois de la révolution. Des femmes, des familles entières, sont venues en portant une simple photo. Ces familles sont très modestes car les jeunes qui ont péri sous les coups des nervis, des policiers, ou des militaires, sont très majoritairement issus des quartiers pauvres. A ces morts il faut ajouter les 12 000 arrestations, qui ont débouché sur plus de 8000 condamnations . Et les blessés, les plus spectaculaires étant ceux qui ont mené les combats rue Mohamed Mahmud en novembre, au cours desquels les policiers ont systématiquement tiré sur les manifestants en visant les yeux. Un peu comme les policiers français l’ont fait envers les Gilets jaunes, mais avec des balles réelles.

Alors oui, c’est une journée de fête, mais de fête lucide et grave qui appelle à poursuivre ce qui a été commencé en janvier dernier, jusqu’à la chute du pouvoir militaire, jusqu’à un commencement de justice sociale, jusqu’à une vraie liberté. Et là, tout le monde en convient, on a à peine commencé !

Les murs prennent la parole

« A bas le pouvoir militaire ». C’est aussi ce que répète un pochoir, appliqué sur tous les murs. Le 29 janvier commencent les élections au sénat et tout le monde a hâte que le processus électoral aille à son terme. Mais s’il a fallu un an pour que la réalité de ce pouvoir militaire et ses liens organiques avec l’ancien régime sautent aux yeux d’une bonne partie des Egyptiens, combien de temps faudra-t-il pour que la mythologie qui entoure les Frères musulmans tombe à son tour ?

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Un acquis certain de cette révolution, c’est la prise de parole, et l’explosion artistique que rien ne semble arrêter. Je mets sur le site une série de graffitis, pochoirs, croquis, fresques murales et même toiles peintes sur place pendant ces jours anniversaires. Ces œuvres ont été défendues pendant de long mois par les révolutionnaires, face à des pouvoirs publics qui n’avait qu’une envie : les effacer.

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Les énormes moëllons de pierre déposés à l’entrée de l’assemblée nationale pour interdire au peuple d’y rentrer (tout un symbole) sont devenus les supports de magnifiques fresques, tout comme les murs de la rue Mohamed Mahmud où une fresque a longtemps célébré les 41 morts tombés sous les balles.

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3 février Port Saïd

A Port Saïd, le 1er février, un match de foot opposant l’équipe locale au célèbre club Ahly du Caire a dégénéré. Plus exactement les tribunes bondées ont été attaquées par des voyous que les policiers eux-mêmes ont fait entrer, selon de nombreux témoignages et videos.

Plus de soixante-dix victimes sont dénombrées. Il semble que le pays entier n’attendait que ce déclic pour exploser. Dans la nuit déjà alors que le train des supporters du Caire arrivait en gare Ramses, ramenant les blessés, un impressionnant rassemblement s’était formé à 3h du matin. C’est que les victimes ne sont pas n’importe qui : ce sont les supporters des deux grands clubs du Caire, dont les fameux Ultras (altrass en égyptien), ceux qui ont apportés leur soutien musclé aux révolutionnaires aux pires heures de l’an dernier. Ils étaient encore lorsque des affrontements ont eu lieu du côté de l’assemblée nationale.

Le 3 février, au Caire, des dizaines de milliers de jeunes se sont répandus dans les rues, tout autour du Ministère de l’Intérieur, les combats aux gaz lacrymogènes ont démarré vers 19h. En quelques minutes, la température est montée d’un cran : des cris, des motos qui ramènent des blessés de la rue Falaky, d’autres motos qui partent au front en sens inverse, un hôpital de campagne s’organise… Un scénario qui ressemble aux heures noires de novembre, rue M. Mahmud. A 20h, l’hôpital de campagne sur la place (mosquée Makram) lançait son premier appel aux médecins volontaires, puis à 21h pour des médicaments (ventoline, gaze, bétadine…). On annonçait le lendemain plus de 600 blessés, et deux morts à Suez.

Une dizaine de barrages ont été installés en centre ville, hérissés de barbelés, pour protéger le Ministère de l’Intérieur. Derrière les barbelés des markazy (la sûreté centrale). Devant les barbelés, des milliers de jeunes, pacifistes, venus parfois au son d’un roulement de tambour mais dont les slogans étaient sans équivoque « La peine capitale pour le maréchal », »Tantawi, c’est Mubarak », « Le responsable (de Port Saïd) c’est le Conseil (suprême) », « A bas, à bas le pouvoir militaire », et « le ministère de l’Intérieur, ce sont des voyous ».

Sur la place, les drapeaux de l’équipe de Zamalek et ceux des Ahly, les deux équipes rivales mais aujourd’hui solidaires, sont mêlés et on chante la chanson des "Altrass"

De tous ces événements, il ne faudrait pas en conclure que l’on est revenu à zéro. Des prises de consciences énormes ont eu lieu depuis un an, notamment sur l’armée et le rôle des Frères. La nécessité de construire une vie politique et démocratique, donc de s’organiser politiquement se fait jour. Les élections approchent et de nouvelles solidarités entre d’anciens partis de gauche et les mouvements de jeunes voire les supporters de foot se tissent.

Solidarités syndicales

Les salariés d’Égypte sont engagés dans la révolution depuis bien avant son premier jour officiel. J’ai déjà parlé des ouvriers du textile qui, à Mahalla dans la Delta, qui avaient entamé une grève très dure deux jours avant la chute de Moubarak, et n’ont repris le travail qu’au 20 février. Ils avaient alors obtenu une hausse de 25% de leurs salaires.

En décembre 2007 les employés du Ministère des Finances – section taxes foncières — avaient récusé le syndicat unique de la branche (affilié à l’officielle Federation syndicale égyptienne, ETUF). En grève, ils avaient occupé jour et nuit la rue devant leur ministère, pendant deux semaines. Galvanisés par l’entêtement de leur responsable, Kamal Abou-Eita, ces fonctionnaires avaient obtenu des augmentations de salaires significatives et la reconnaissance de fait (mais non légalisée) de leur organisation syndicale indépendante.

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Kamal Abou-Eita, dirigeant du syndicat des taxes foncières

J’ai retrouvé Abou-Eita et ses camarades (hommes et femmes) dès les premiers jours de la révolution. Ils étaient aussi présents sur la place Tahrir le 1er mai 2011, et arboraient pour la première fois publiquement, avec d’autres syndicats fraîchement crées, le logo de la fédération des syndicats indépendants égyptiens (EFITU). La première revendication de la fédération portait sur le salaire minimum à 1500 L.E.. La loi de finances adoptée au printemps 2011 a fixé ce Smig à 700 L.E. (moins de 100 €), et les décrets d’application pour les différentes branches tardent encore à paraître.

Se sont ainsi organisés les syndicats indépendants de conducteurs de bus (notamment dans la grande grève qu’ils ont mené en septembre), de postiers, des travailleurs du cuir, des techniciens des hôpitaux et des enseignants.

Le ministre du travail du gouvernement très provisoire d’Essam Charaf, l’avocat Ahmed El-Boraï, avait rendu public le 27 mars 2011 un projet de loi autorisant la création de syndicats indépendants, afin de mettre l’Égypte aux normes de l’OIT. La loi n’a jamais été promulguée, mais cela n’a pas empêché El-Boraï d’autoriser de nombreuses créations.

Depuis, l’ancienne fédération ETUF, totalement corrompue et liée à l’ancien régime, a relevé la tête, en dépit des poursuites dont quelques uns de ses responsables ont fait l’objet (corruption, organisation de la « bataille des chameaux » sur la place en février 2011 …).

Solidarités internationales

J’avais rencontré début 2012 Mohamed, technicien chez Schlumberger depuis quatorze ans. Mohamed avait appris le 11 mai 2011 son licenciement. Une procédure qui, au regard de la loi égyptienne, doit passer par un juge ce qui n’avait pas été le cas.

Mohamed sait que la véritable raison de son licenciement c’est sa responsabilité de Secrétaire Général du syndicat indépendant de Schlumberger-Egypte, affilié à l’EFITU. Trois autres responsables du syndicat ont été licenciés de la même façon dans les deux mois qui ont suivi. Depuis, les quatre militants ont entamé une procédure judiciaire contre la Compagnie, un fait rarissime en Égypte et unique dans l’histoire de l’entreprise.

Mohamed et ses camarades attendaient le procès depuis des mois lorsque l’association Egypte-Solidarité (merci à François d’avoir assuré la liaison) a organisé à Paris avec le syndicat « Solidaire » et quelques autres un rassemblement le 19 février 2012, devant le siège de la compagnie. On ne dit jamais assez combien ce genre d’initiative et de solidarité internationale compte pour ceux qui subissent la répression. Le PDG de Schlumberger-France rencontré à cette occasion semblait embarrassé et promettait de suivre l’affaire.

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Mohamed, syndicaliste chez Schlumberger-Egypte

Début mars, la direction de l’entreprise a tenté un autre coup de force en proposant à tous les salariés d’abroger les contrats de travail existants pour en signer de nouveaux (annulant ainsi toute ancienneté dans le poste). Du coup, les 150 salariés se sont mis en grève et ont fait appel aux responsables du nouveau syndicat pour les défendre. Ils ont obtenu, outre la suspension de la procédure de révision des contrats, le ré-examen du licenciement abusif des quatre militants.

Cette agitation sociale se poursuit depuis le début de la révolution, alors que la répression – notamment celle de la Sécurité centrale (ancienne Sécurité de l’état) – n’a jamais vraiment cessé. Cinq syndicalistes de l’entreprise Somid Company Port dans le port d’Ain el-Sokhna, ont été arrêtés par la police militaire puis battus et torturés au commissariat d’Attaqa, dans le gouvernorat de Suez. Motif ? La grève qu’ils avaient démarré le 7 mars pour demander, eux aussi, la clarification de leurs contrats qui passent par une société intermédiaire.

L’engagement de tous ces syndicalistes force le respect mais il est clair qu’ils ont besoin de davantage de solidarité internationale pour faire entendre des droits élémentaires dans un monde du travail aux pratiques moyenâgeuses.

Epilogue

A la fin 2012, Mohamed a tout de même été licencié ainsi que ses trois collègues. J’ai ensuite totalement perdu son contact, et celui de son meilleur ami, les deux téléphones ne répondant plus.

En Egypte il y a les morts, les blessés ... et les disparus.

Chanson

Liberté (Houreya) de l’équipe Ahly, clip video

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