Emission 3 - Récits, mémoire et solidarité – 09.02.2026

Le 9 février 2026, nous avons vécu une émission « Au coeur de l’Empire » qui nous a entraînés dans un voyage à la fois intime, historique et collectif. Nous avons traversé des récits personnels, des témoignages de migration, des réflexions politiques et culturelles, des analyses historiques et des interventions musicales, pour comprendre comment les trajectoires individuelles se relient à des enjeux globaux de mémoire, de solidarité et de réappropriation identitaire. Cette émission nous a permis de ressentir combien l’histoire, les parcours migratoires et l’engagement citoyen sont intimement liés, et combien écouter, partager et agir sont essentiels pour soutenir la dignité et la résilience humaine.

Photo article: Anacaona, reine Taïno ayant combattu les côlons espagnols (territoire Haïti actuel)- par Ulrick Jean-Pierre via Spencer Museum of Art

Partie 1 – Quand parole intime et histoire collective se rencontrent

Nous avons commencé l’émission dans un cercle de confiance, avec chaleur, curiosité et sincérité. Nous avons pris le temps de partager notre état d’esprit : fatigue, excitation, stress, mélanges d’émotions qui nous sont familiers dans tout projet collectif. Dès ces premières minutes, une atmosphère d’attention et d’ouverture s’est installée. Puis l’un de nous a évoqué la rencontre avec un mystérieux groupe « secret » de personnes puissantes. Cette anecdote a ouvert la voie à la narration et à la réflexion, suspendant notre attention à ce fil d’histoire.

Une parole poétique pour dire l’identité

Le premier moment artistique nous a été offert par Nolan Emmanuel, dit « Nono ». Né à Port-au-Prince et grandi à Bordeaux, il nous a livré un texte autobiographique qui explorait sa double identité. Nous avons découvert un récit façonné par des absences et des présences : l’absence de son père biologique, la présence forte de sa mère biologique et de sa mère adoptive. Ses mots nous ont fait sentir comment une identité peut se construire dans les silences autant que dans la parole.

Nous avons été transportés par ses souvenirs sensoriels : la nourriture de rue dans le quartier Saint-Michel, les ballons rebondissant près de la basilique, les explorations d’églises vécues comme des quêtes spirituelles. Cette enfance nous est apparue heureuse mais déjà marquée par la conscience d’un héritage historique et culturel plus vaste que lui.

Le choc de l’histoire

Notre immersion a basculé au Musée d’Aquitaine, face aux représentations de la traite négrière : chaînes, navires, silhouettes entravées. Nous avons ressenti, avec lui, cette peur corporelle qui transforme l’histoire abstraite en expérience physique. Et pourtant, cette confrontation douloureuse a ouvert un espace de fierté, notamment en découvrant la date du 1er janvier 1804, l’indépendance d’Haïti. Nous avons compris ensemble que le passé peut devenir une force, une source de courage et d’affirmation identitaire.

Nous avons suivi Nono dans sa quête de culture et de savoir : les récits et contes de Mimi Barthélémy, les figures mythologiques haïtiennes comme Timalice et Bouki. La littérature et l’histoire sont apparues comme des ponts entre la mémoire individuelle et collective, permettant de sentir et d’habiter pleinement une culture, même lorsqu’elle se complexifie avec l’expérience migratoire.

Le corps comme mémoire

L’expérience corporelle de Nono a été un autre vecteur d’apprentissage. À treize ans, une opération cardiaque a laissé une cicatrice, transformée dans le poème en symbole : blessure physique, vulnérabilité et mémoire vivante des épreuves traversées. Nous avons constaté que le corps peut devenir archive et lieu de réminiscence historique et émotionnelle. Au fil du temps, Nono a relié son histoire personnelle à l’histoire politique : son rapport à la France, sa critique des représentations médiatiques d’Haïti, son désir de dépasser les clichés et de réconcilier ses identités. Apprendre la langue, retrouver la cuisine, explorer la spiritualité et la culture, autant de gestes pour faire coexister Nolan et Emmanuel en une seule voix.

Haïti, mémoire vive des luttes

Nous avons ensuite élargi la focale à l’histoire d’Haïti avec Marie. Elle nous a rappelé l’existence des Taïnos, peuple autochtone décimé après l’arrivée de Christophe Colomb, et nous a invité à remettre en question l’expression « découverte de l’Amérique ». Nous avons revécu la figure de Anacaona, reine taïno résistante, puis la colonisation française et l’exploitation violente des esclaves africains.

Le récit de la révolution haïtienne nous a fait traverser :

• la révolte d’esclaves en 1791,

• l’abolition en 1794,

• la tentative de rétablissement par Napoléon,

• la guerre et la victoire en 1803,

• et l’indépendance proclamée le 1er janvier 1804.

Haïti est apparue comme la première république Noire et le premier État issu d’une révolte d’esclaves à interdire constitutionnellement discrimination raciale et esclavage. Nous avons compris que cette histoire est fondatrice pour tous les peuples opprimés et pour le panafricanisme. Marie nous a aussi fait mesurer la dette imposée par la France en 1825 et ses conséquences économiques sur un siècle. La culture et la mémoire se manifestent encore aujourd’hui, par exemple à travers la cassave, galette de manioc héritée des peuples autochtones et transmise aux esclaves africains, aujourd’hui patrimoine immatériel de l’UNESCO.

Une respiration musicale : la saudade

Nous avons conclu ce premier segment par la chanson Petit Pays de Saudade, où le mot portugais saudade exprime un mélange de nostalgie, de tendresse et de manque. La musique nous a permis de ressentir ce lien complexe à un pays, entre amour et critique, attachement et désir de liberté.

Aparté: Après retour d'un.e auditeurice nous apprenons que le terme Saudade est en fait une construction coloniale qui fait écho à la nostalgie de la colonisation et a été créé par des Portugais qui se considéraient comme "moins colons" que les Anglais ou les Français. Or colon en partie, reste colon !

Partie 2 – Solidarité et humanité : le collectif CSMNA

Nous avons ensuite exploré le quotidien des jeunes exilés avec Noëlla, 30 ans, engagée depuis 2017 auprès des personnes migrantes. Son parcours, du service civique comme professeure de FLE à l’accompagnement direct de mineurs non accompagnés dans un squat bordelais à partir de 2019, nous a montré l’intensité de l’engagement bénévole.

Sa sensibilité à la migration était également nourrie par l’histoire de son père originaire de La Réunion, confronté au déracinement.

Le collectif CSMNA

Nous avons découvert un collectif composé uniquement d’une dizaine de bénévoles, sans local officiel, organisant des permanences deux fois par semaine. Les jeunes accompagnés avaient entre 14 et 18 ans, souvent en attente de reconnaissance de leur minorité ou déjà majeurs mais en situation administrative précaire. Le collectif offrait :

• Hébergement et accès à la nourriture

• Suivi des procédures juridiques et dépôt de demandes d’asile

• Aide pour régularisation par le travail ou les études Chaque accompagnement était individualisé, au cas par cas, afin de répondre aux besoins spécifiques de chaque jeune.

Obstacles spécifiques à Bordeaux

Noëlla nous a expliqué plusieurs difficultés locales :

• Demande d’asile conditionnée : impossible pour un jeune non reconnu mineur de déposer une demande d’asile comme mineur.

• Accès bancaire impossible : sans représentant légal, les jeunes ne pouvaient pas toucher leur salaire ou gérer leur argent, même en situation d’emploi légal.

• Contrat jeune majeur limité : en Gironde, le suivi des jeunes reconnus mineurs après recours ne dépassait pas six mois, alors que la norme nationale permet un accompagnement jusqu’à 21 ans.

Nous avons compris combien ces contraintes plongeaient les jeunes dans l’incertitude permanente, les empêchant de vivre une adolescence normale.

Recréer une vie d’adolescent et engagement bénévole

Pour compenser ces manques, nous avons vu le collectif organiser concerts, sorties culturelles et moments festifs. Les formes d’engagement proposées étaient diverses : hébergement, suivi de dossier, accompagnement à des rendez-vous, aide à la constitution de dossiers, organisation d’événements solidaires.

Nous avons retenu que le bénévolat, bien que gratifiant, est exigeant et émotionnellement lourd, pouvant ressembler à un travail social sans salaire. Il n’était donc pas recommandé aux personnes déjà fragilisées ou surchargées.

Faire entendre les voix migrantes

Noëlla insistait sur l’importance de donner la parole aux jeunes comme Abdulkarim, dont le témoignage direct permettait de rendre visibles des parcours migratoires irréguliers. Les permanences à la Halle des Douves n’étaient pas seulement administratives : elles offraient un espace social, où jouer, discuter et créer du lien étaient déjà des formes d’engagement.

Les dons financiers et matériels étaient utilisés concrètement : transports, repas, recharges téléphoniques, démarches administratives, vêtements, ordinateurs et vélos.

Nous avons réalisé combien chaque contribution, même ponctuelle, pouvait transformer la vie quotidienne des jeunes.

Représentation, diversité et solidarité horizontale

Nous avons observé que le manque de bénévoles issus des diasporas locales créait parfois une distance symbolique, certains jeunes percevant l’aide comme venant de « sauveurs » extérieurs. Une période plus inclusive, avec davantage de bénévoles issus des diasporas, avait favorisé des relations naturelles et réciproques, où les jeunes participaient activement à la vie du collectif.

Malgré les contraintes, un réseau d’entraide existait entre les jeunes : traduction, accompagnement aux rendez-vous, conseils pratiques et soutien moral. Noëlla nous a rappelé l’importance de l’engagement de tous, particulièrement des personnes issues de diasporas ou ayant elles-mêmes vécu la migration.

Partie 3 – Traverser l’espoir : le témoignage d’Abdulkarim

Nous avons écouté le récit d’Abdulkarim, originaire de Côte d’Ivoire. Son voyage de deux ans à travers le Mali, l’Algérie, la Tunisie, puis la mer jusqu’en Italie et enfin la France, a été marqué par la peur, la fatigue et le danger constant. La traversée maritime a été particulièrement critique : dérive pendant 10 heures, blessés, sauvetage final par les autorités italiennes.

Même après son arrivée en Europe, les défis ont continué : vie en foyer stricte, liberté limitée, fatigue psychologique et 80 € d’argent de poche insuffisant pour les besoins essentiels. Les convocations répétées devant les juges et l’incertitude quant à sa minorité ont créé un stress permanent.

Réflexion sur le rêve et la réalité

Abdulkarim nous a confié que, s’il pouvait parler à son « moi » du passé, il lui dirait de ne pas croire aux images idéalisées de la France. Les difficultés ne se limitaient pas au trajet : elles persistaient après l’arrivée, dans l’administration et la vie quotidienne.

Pourtant, il conservait espoir et détermination : courage, foi et conviction qu’abandonner aurait été pire que risquer sa vie. Son récit illustrait l’écart entre rêve et réalité et la force nécessaire pour continuer malgré tout.

Partie 4 – Musique, savoir et réappropriation des récits

Nous avons terminé l’émission avec une réflexion collective sur la mémoire, le savoir et la résistance, portée par la musique et les échanges des intervenants.

Daboor et Shabjdeed, avec la chanson « Inn Ann », nous ont rappelé la lutte palestinienne et plus largement la résistance à la violence politique. Nous avons ensuite réfléchi ensemble sur la transmission historique, le contrôle des récits et la nécessité pour les peuples colonisés et diasporiques de se réaproprier leur histoire. Nous avons exploré les figures intellectuelles oubliées, comme Anténor Firmin, et compris l’impact des classifications raciales scientifiques, de l’héritage psychologique de la colonisation selon Fanon, et du colorisme. La réapropriation linguistique et symbolique, comme l’usage positif du mot « nègre » en Haïti, est apparue comme une forme de résistance et de dignité culturelle.

Synthèse collective

En rassemblant nos réflexions, nous avons identifié trois axes :

  1. Témoignage vécu : courage et espoir des jeunes migrants.

  2. Réflexion politique : critique des récits dominants et du monopole historique occidental.

  3. Analyse culturelle : héritage psychologique de la colonisation, colorisme et réapropriation identitaire. Nous avons compris que l’histoire n’était pas seulement un savoir académique, mais qu’elle structure nos vies, nos perceptions et nos identités.

Conclusion : vers une réappropriation identitaire

Nous sommes partis avec la conviction que comprendre le passé est indispensable pour comprendre le présent et agir pour l’avenir. Les parcours migratoires, la mémoire coloniale et l’engagement citoyen se croisent : écouter, partager et agir sont des gestes de liberté et de dignité.

Nous avons ressenti combien chaque voix, chaque récit, chaque geste de solidarité, aussi petit soit-il, peut transformer la vie des jeunes et nourrir notre propre compréhension du monde. >>Cette émission nous a rappelé que l’histoire et les trajectoires humaines ne sont jamais abstraites : elles sont faites de courage, d’espoir et d’humanité.