La révolution egyptienne ne surgit pas de nulle part (2) : la répression de 2009-2010
Durée : 15 minutes
La chanson Midan at-tahrir
Avant d’aller plus loin dans le rappel des évènements qui ont précédé le 25 janvier 2011, je dois répondre à une question : quel est ce superbe morceau qui sert de jingle à l’émission ? C’est une chanson qui a été composée sur la place Tahrir, pendant la révolution. L’auteur des paroles est Mohamed Zanaty, un poète et ami. La musique est de Hatem Ezzat, compositeur et joueur de oud, et l’interprétation est celle du groupe Salsabil, composé de Hatem Ezzat et Fatma Mohamed Ali (photo). Pour ceux d’entre vous qui fréquentent le festival Planète, rive droite, le groupe Salsabil est venu y chanter en 2014.

Fatma et Hatem à Bordeaux en 2014
J’avais prévu de demander un témoignage à Mohamed dans l’une de ces chroniques. Ce ne sera sans doute pas possible car il est cloué au lit par le Covid depuis deux semaines déjà. Il n’a pas eu de place à l’hôpital puisque le système de santé égyptien est totalement sous-calibré et de toutes façons inaccessible à la plupart des égyptiens hormis les hôpitaux publics totalement délabrés. Mohamed se soigne donc chez lui et guérit lentement, mais il n’a pas encore retrouvé la voix. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.
Pour revenir à la chanson, que dit-elle ?
« Mon adresse n’est plus notre maison, mon adresse est la place Tahrir/ Le sang s’est vidé du corps des martyrs de la place Tahrir/ Ce nom est celui que mon âme a choisi/ Je suis le fils de la place Tahrir ».
Cette chanson a eu un succès énorme, et elle est connue de la plupart de ceux qui ont occupé cette place en 2011.
Nous avons vu hier comment s’est déroulée la grande grève du 6 avril 2008. Elle devait être suivie par une réplique le 4 mai qui n’a pas vraiment eu lieu. Et pour cause. Une énorme répression a suivi le 6 avril, et les arrestations n’ont pas cessé . Mubarak a aussi tenté de désamorcer la bombe qui se préparait en annonçant la semaine dernière une hausse de 30% des salaires de fonctionnaires, et l’octroi de 15 millions de cartes d’approvisionnement supplémentaires ! De quoi désengorger les files d’attentes de plus en plus longues devant les algeco qui délivrent le pain subventionné par l’État.

Le pain
Le pain en égyptien se dit 'aîch, et c’est le même mot pour dire « la vie ». Cette galette à base de farine grossière est la nourriture de base des égyptiens. Il suffit d’un peu de sauce tomate, ou de fèves bouillies (le foul) ou d’huile et d’herbes aromatiques (za’atar) pour qu’il se transforme en festin de roi. Mais même ce repas frugal devient inaccessible au point que circule sur les réseaux une image qui fait fureur. On y voit l’épouse du fils du président (Gamal Mubarak) lui glisser à l’oreille :

S’ils ne trouvent pas de pain, ya Gimy, dis-leur de manger des gâteaux !
Deux remarques sur cette image :
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Dans l’Egypte de Moubarak on peut parodier le fils du président, critiquer le régime (au moins par allusions) et faire des reportages sur les manifestations, sur la faim. Mais on risque la prison (et la torture puisqu’elle est systématique) si on critique Moubarak lui-même. Dans l’Egypte de Sissi, on va en prison dans tous les cas que je viens d’énumérer, et bien d’autres.
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La phrase qui est prêtée à l’épouse de Gamal est bien sûr une parodie de celle attribuée à Marie-Antoinette. La référence à la Révolution française est très forte en Egypte et elle sera vivace pendant tous les événements qui vont suivre.
6 avril 2009
Le 6 avril 2009 une grève générale était annoncée qui n’a pas eu lieu. Pourtant la mobilisation était importante chez les personnels administratifs du ministère de l’éducation et de l’enseignement, dans les usines de Mahalla, dans une grosse entreprise de céramique au Fayoum, dans de nombreuses universités.
Quelques partis de « gauche » ont annoncé leur soutien mais l’organisation des Frères musulmans a annoncé il y a plusieurs jours qu’elle se désolidarisait du mouvement en raison de l’absence d’orientation claire de l’appel.
La confrérie se retrouve dans son rôle traditionnel de briseuse de grève. Elle est une opposition identifiée comme telle par le pouvoir ; c’est une situation qui arrange les deux parties car elle sert à faire taire les oppositions laïques et démocratiques. Mais elle est aussi violemment réprimée à certaines occasions, ce qui nourrit la révolte de nombreux jeunes qui rejoignent, épisodiquement, les rangs de la confrérie. Si on ajoute à ça l’énorme travail d’action sociale dans les quartiers les plus déshérités, un travail essentiel puisque l’État a abandonné toutes ses missions d’aide sociale et de solidarité, on a un cocktail sans équivalent chez nous, quelque chose entre la Cfdt et le RN, captant les revendications pour les trahir ensuite voire les détourner dans de fausses colères.
La gauche en Egypte
Le Parti socialiste égyptien qui s’est constitué en 1921, est l’écho du courant internationaliste qui a suivi la révolution de 1917. Il est irrigué par le cosmopolitisme de la société égyptienne des années 20, notamment à Alexandrie. Ses fondateurs sont un artisan juif né en Palestine (Joseph Rosenthal) et des intellectuels grecs. Le programme du parti appelle à la libération de la tutelle anglaise ainsi qu’à la propriété commune des moyens de production et à une éducation gratuite et obligatoire. Rien de bien différent des autres partis socialistes et communistes en cours de formation partout dans le monde à cette époque.

Un numéro intéressant des cahiers d'histoire
Ce qui est plus étonnant c’est comment ce parti (et le mouvement syndical qu’il a irrigué) s’est trouvé d’emblée en opposition avec le mouvement nationaliste symbolisé par le Wafd (le parti de la délégation, un parti bourgeois) et comment ce dernier l’a même écrasé. Le soulèvement de 1919 mené par le Wafd contre les anglais et les massacres qui ont suivi ont laissé énormément de traces dans la mémoire collective égyptienne.
Le PCE né en 1923 rassemblait les minorités grecques, arméniennes, italiennes, francophones ainsi que des juifs, des musulmans et des coptes d’origines diverses ce qui leur valaient le titre plutôt péjoratif de mutamassirin (ceux qui se prétendent égyptiens sans l’être vraiment). Les choses se sont aggravées après 36 lors de la montée de l’antisémitisme en Europe mais aussi en Égypte et avec le développement de la confrérie des Frères musulmans. Le nationalisme laïc s’est trouvé balayé par le nationalisme arabe d’un côté et l’islamisme de l’autre. La création de l’état d’Israël va être le coup de grâce à ce mouvement déjà laminé par des divisions internes. .
La période nassérienne a continué de brouiller les liens entre le mouvement national dont l’emblème fut alors « Les officiers libres » et les marxistes égyptiens. Nasser n’a jamais eu l’intention de donner du pouvoir aux travailleurs d’Egypte.
Au final, communistes et frères musulmans se sont toujours côtoyés, mais seulement dans les geôles du pouvoir. Depuis Nasser, il y a même comme le raconte le romancier Sonallah Ibrahim, des cellules affectées aux communistes et des cellules affectées aux Frères dans les prisons du régime.
Les miracles au Caire
En décembre 2009, c’est un tout autre événement qui a occupé l’actualité égyptienne qui n’a rien à voir avec l’évolution de la gauche en Egypte.
C’est dans un taxi de nuit que j’ai appris l’évènement. Le chauffeur, chrétien et assez démonstratif, avait commencé le voyage par un signe de croix ostensible. Puis il m’a lâché en démarrant : « la Vierge est là, elle a fait une apparition ! ». « Où ça ? » « Après Mohendissin, vers Embabah. Il y a des millions de personnes tous les soirs, depuis une semaine. On ne peut même plus y aller en voiture : il faut s’arrêter et finir à pied. (j’ai vérifié, cette dernière partie de l’information était véridique. La police barre les routes. Il y a des gens qui campent là-bas pour être sûrs de la voir. Wallahi, elle a déjà fait un miracle, une vieille dame aveugle… ».
L’histoire, maintes fois entendue ici au Caire (une apparition en 1968 a même été confirmée par Nasser) lui semble pourtant d’une exceptionnelle rareté. Il se lance en suivant dans une prière, les paumes tournées vers le plafond de son taco, le volant maintenu par les deux petits doigts, à 80km/h sur la corniche. A ce moment-là (1h du mat) Dieu tente quelque chose et fait sonner son téléphone portable. Mon chauffeur récupère enfin le volant d’une main (l’autre reste prise par le téléphone) et nous revenons à une vitesse presque raisonnable. L’appel était un misskol (en arabe dans le texte) . Pour faire avancer le schmilblick je lance perfide : « Mais comment t’expliques que la Vierge vienne si souvent chez vous en Egypte, et que chez nous en France il faut attendre des siècles entre chaque apparition ? ». « La Vierge, elle nous aime, et les musulmans ils vont finir par être jaloux. Pour eux, Mohammed est venu une seule fois, et depuis, khalass keda, il est plus revenu. Tandis que la Vierge, si !!! ». Le téléphone re-sonne. C’est sa belle-soeur, qui n’arrrive pas à se faire entendre. Elle est là-bas, ou du moins, elle en approche. Elle l’a vu ? Oui, enfin , non, pas encore, mais elle va la voir, y a tellement de monde !».
La video du miracle pour les sceptiques
Le 6 avril 2010, candidature de Mohamed el-Baradei
Dans une conférence de presse qu’il a donnée à Berlin où il était allé se faire opérer de la vésicule biliaire, le président Mubarak assurait des journalistes : « Mohamed el-Baradei peut tout à fait se présenter aux élections, pourvu qu’il respecte la constitution ». El-Baradei a effectivement annoncé en février dernier, lors de son retour au pays, qu’il pourrait se présenter aux élections à condition que la constitution soit modifiée. Cette dernière, notamment son article 76, empêchent le candidat de se présenter. Son amendement était un des mots d’ordre des manifestants du 6 avril. Car les jeunes du 6 avril ont depuis le début choisi comme poulain l’ancien directeur général de l’AIEA, en raison de sa stature internationale et de sa contribution à la paix dans la région. El-Baradei est pourtant un grand bourgeois dont on peut douter de la légitimité à porter les aspirations du peuple égyptien. Mais l’idée qui anime bon nombre de jeunes (notamment ceux des classes moyennes et supérieures) est que lui seul peut assurer une transition qui permettra ensuite d’organiser une vie démocratique dans le pays.

paru dans al-Masry al-Youm du 4/4/10 « Ce n’est pas d’El-Baradei dont vous avez besoin, c’est d’un miracle ! ».
24 janvier : la gazma
La veille du 25 janvier j’évoquais sur mon blog les relations entre le monde occidental et le monde arabe, si bien résumé par la godasse (gazma en égyptien) lancée par le journaliste irakien Montazer al-Zaïdi deux ans plus tôt contre Bush. Je mets le lien pour la video car c’est toujours un vrai plaisir de la revoir. Depuis, le jet de chaussures contre les dirigeants du monde occidental a pris un sens universel : puissances coloniales go home, partez, en tunisien « dégagez ! ». Michèle Alliot-Marie a pu le vérifier en recevant à son tour quelques œufs et une gazma le vendredi précédent à Gaza .
Ce qui est visé par le lancer de chaussure c’est un dogme que l’on entend répété dans toutes les ambassades de France du monde arabe et qui a permis un virage à 180° autour de la question palestinienne. De soutien d’un peuple opprimé, nous sommes passés au soutien de ses oppresseurs en un nombre d’années somme toute assez restreint, compte tenu du grand écart diplomatique que cela représente. L’argument tout trouvé en est l’islamisme et tout ce qui lui est associé : le Hamas, le terrorisme, la sharia, l’obscurantisme… Cela a servi à justifier le soutien de Ben Ali pendant deux décennies, et à soutenir Mubarak et à tous les régimes « forts » de la région.
Le sort du peuple égyptien, la misère obscène qui règne ici, la pratique de la torture, de la censure, les élections truquées, l’augmentation exponentielle des inégalités sociales ne provoquent – au pire- que des « virgules » dans les déclarations des diplomates occidentaux. « Mais de quel droit », disait Alaa al-Asswani fin octobre 2010 « les diplomaties occidentales peuvent-elles décider à la place des citoyens égyptiens, que la dictature vaut mieux que les « Frères » ? ».
En ce début d’année 2011, une bonne partie des populations arabes partage désormais la conviction que les « démocraties occidentales » sont les parfaits contre-exemples des valeurs qu’elles affirment incarner.
Le roman de Sonallah Ibrahim qui décrit le quotidien des prisons égytiennes a pour titre Charaf ou l’honneur
La chanson de Cheikh Imam qui sert d'intermède musical peut s'entendre en entier ici. Cet immense joueur de oud et compositeur égyptien, mort en 1995, est encore une référence musicale vivante en Egypte. Des reprises de ses chansons ont souvent accompagné les révolutionnaires du monde arabe, pas seulement en Egypte.