Révolution Egyptienne (3) - Quand la fête de la police allait devenir journée de la colère
Durée : 15 minutes
Le Caire, 25/01/2011
Le 25 janvier est un jour férié en raison de la fête nationale de la police. Un appel à en faire « journée de la colère » circulait depuis plusieurs jours. Ce n’est pas une, mais de nombreuses manifestations qui se sont déroulées, impossible de les dénombrer. Malgré les interdits et les menaces diffusées depuis plusieurs jours, les mises en garde du pape Chenouda et celles du recteur de la mosquée d’al-Azhar, les égyptiens sont massivement descendus dans la rue aujourd’hui, crier leur volonté de changement.
Non à la misère, non au chômage, non à la torture
Le cortège qui est parti de la rue Ramses, vers 15h au niveau de la rue Abd el Hameed Said (celle où j’habite) n’avait rien de vraiment organisé. Les slogans s’inventaient sur place « Justice, justice ! », « Non à la pauvreté, non au chômage, non à la torture », « Hosny, Gamal, c’est non ! », « Et un, et deux, c’est le peuple d’Égypte ! » (allusion à la Tunisie) , « Unité du peuple égyptien! » (en écho, sans doute, aux récents événements chrétiens/musulmans).
Le cortège a réussi à forcer le cordon de policiers qui lui barrait l’accès à l’arrière de la place Tahrir. video complète ici
Un peu plus tard, 500 personnes se sont retrouvées sur la place Tahrir très hésitants sur la marche à suivre, hélant les badauds et les habitants des alentours en leur demandant de descendre. Enzil ! Enzil !
Puis ceux qui étaient partis de Mohendissine sur la rive gauche du Nil, ont rejoint le rassemblement, via le pont Qasr el Eny acclamés par la foule. Vers 15h30 les effectifs avaient largement triplé. Un canon à eau parti du Mogamma, le bâtiment administratif du fond de la place a traversé la foule à vive allure. Sur le toit du véhicule, un jeune a tenté d’obstruer le canon, applaudi par la foule.
video canon à eau (maya signifie eau).
Puis un flic en civil l’a pris à bras le corps. Les deux hommes sont tombés dans la foule, alors que le camion poursuivait sa route. On voit sur la video les femmes organiser spontanément des cordons pour protéger la foule.
Le cortège s’est avancé ensuite vers la place où des manifestants affluaient de toute part. Il s’est mis à grossir de façon exponentielle et la place s’est vite retrouvée noire de monde. Vers 16h la police plutôt affolée qu’agressive, a commencé à tirer des bombes lacrymogènes, sans même prendre le temps de regarder d’où venait le vent… Les policiers en larmes couraient dans tous les sens, tout autant que les manifestants.

Flics sous vents contraires
Jamais, depuis deux ans et demi, je n’ai vu une si grande diversité sociale. On croisait aussi bien des jeunes de quartiers populaires, que des hommes en costumes, des femmes « en cheveux » ou femmes voilées. Dans l’après midi, j’ai pris en photo la pancarte d’un manifestant représentant Ben Ali prenant une gazma (une godasse) dans la figure.

En Tunisie et maintenant en Egypte
Nul doute au soir de ce 25 janvier, que la puissance de cette « Journée de la colère », catalys ée par les journées précédentes en Tunisie fera date. Après minuit des milliers de manifestants sont encore sur la place Tahrir. Entièrement cernée par des policiers, des canons à eau postés dans chacune des rues d’accès, le rassemblement est toujours aussi impressionnant de calme et de détermination. Les allocutions s’enchaînent, entrecoupées de « liberté, liberté » et de « dehors Hosny, dehors Gamal ».
Rendez-vous semble pris pour demain midi…
Le 26 j’écris sur mon blog
Malgré les interdictions, les menaces de répression, les fouilles aux abords du centre ville, les dissolutions de rassemblement de plus de quatre personnes, les égyptiens ont réussi à se retrouver vers 16h, rue Ramses, devant la cour suprême de justice pour protester contre la censure, exiger la « fin du régime » et le départ du clan Moubarak.
A 16h20, la police a chargé, à coup de bâtons et de grenades explosives. Les manifestants dispersés un premier temps, ont reformé un cortège quelques minutes plus tard. Des rassemblements de soutien aux manifestants s’étaient formés devant le syndicat des journalistes, rue Sarwat à 14h puis devant celui des avocats, juste à côté, après la charge de la police. La connexion internet devient très difficile. J’ajouterai des images dès que possible. Twitter est maintenant bloqué et la connexion sur le réseau Facebook est intermittente.
Internet s’est par la suite complètement bloqué quand Moubarak a décidé de fermer carrément le réseau. C’est à ce moment là que j’ai été contactée par Sophie Duffau, journaliste à Médiapart. Le site d’information créé depuis deux ans développait alors sa partie blog. Sophie, ancienne camarade de lycée m’a contactée pour me demander de recopier mon blog wordpress sur Mediapart. J’ai accepté et je lui ai fait part de mes difficultés pour mettre en ligne mes videos. Elle est alors intervenue auprès des dirigeants de Dailymotion qui m’ont proposé une connexion pour les téléverser et c’est ainsi que j’ai pu mettre en ligne et conserver ces video. Voici pour le making off comme on dit.
Jour 3
Revue de presse. Le quotidien Al-Shurûq dénonce la « violence aveugle et la cruauté excessive des forces de sécurité en ce deuxième des jours de la colère ». (L’expression sous entend que nous n’en sommes qu’au début du mouvement). Le journal met à la Une la photo de la charge de la veille rue Ramses et annonce plus de mille arrestations, l’utilisation de balles en caoutchouc lors des poursuites de manifestants.
Le même jour les medias français parlent de 500 arrestations.
Le Journal ad-Dustur évoque les événements qui se sont déroulés à Alexandrie et surtout à Suez où 4 morts parmi les civils sont à déplorer. Il signale aussi 90 arrestations parmi les journalistes du Caire dont 5 parmi ceux du Dustur. En page 2 Suez est comparée à Sidi Bouzid en raison de la violence des affrontements qui ont eu lieu. Il y aurait des dizaines de blessés et un ami égyptien présent là-bas me confirme sur FB qu’on a assisté à de véritables combats de rue contre une police déchaînée.

Revue de presse du 27 janvier
Jour 4 : vendredi 28
Dès la fin de la prière, je vois des gens arriver de partout rue Ramses, rue Champollion, rue Maarouf. Le cortège grossit, mais il est coincé entre le barrage de police au Nord et le barrage au Sud à l’entrée de la place Talaat Harb. 13h40 Tirs de grenades nourris devant l’Excelsior dans notre direction. Un véhicule blindé fonce dans Talaat Harb depuis le Nord et fend la foule en tirant des lacrymo. Horrifiés, les manifestants attrapent des barrières de sécurité et les balancent devant les roues du véhicule. Ils parviennent à le stopper en criant « selmiya, selmiya » (nous sommes pacifiques).
13h50 - Un des manifestants s’énerve, ramasse un pavé et se rue vers le cordon de police. Les autres l’arrêtent le calment et lui font reposer son pavé. C’est la seule tentative d’agression de la part des manifestants que j’ai pu voir dans la journée.
14h00 - Beaucoup de confusion sur Talaat Harb. Des groupes continuent d’arriver, mais il y a tellement de vapeurs lacrymogènes que tout le monde s’éparpille en toussant. Je rentre dans un des rares magasins de vêtements ouverts. Je commence à discuter avec le propriétaire : pourquoi n’a-t-il pas fermé comme les autres ? Il me répond d’un air désolé que son rideau de fer est cassé, et comme son magasin est entièrement vitré, il se sent obligé de rester pour éviter le pire. Mais il est d’accord avec les manifestants : « Trente ans que Mubarak est là, on n’en peut plus. Qu’il dégage (irhal) ! » Je lui fait écho en français « Dégage !», oui dit-il en riant, comme à Tunis.
14h30 - Sur la place Talaat Harb le cortège se reforme, après de longues hésitations des manifestants, peu organisés, sans mégaphone et visiblement sans leader. Entre les attaques de police, l’ambiance est bon enfant. On s’offre des gâteaux, des bouteilles d’eau, des sodas. Le kiosquier distribue des chips. Les gens sont de simples gens, qui descendent dans la rue pour la première fois.
15h15 - Depuis la rue Bassiouny, je vois la place Talaat Harb envahie de jeunes, qui ont réussi à repousser le cordon de police. Puis la police reprend du poil de la bête et les chasse. Les jeunes ouvrent un entrepôt dans lequel il y a des barrières anti-émeutes. Ils prennent ces barrières et les traînent avec eux, les mettent en travers du chemin pour empêcher les blindés de passer. La police les enlève et tire presque à bout portant des lacrymo vers le groupe puis vers les rues latérales. Les jeunes détalent en courant, tout en emportant d’autres barrières, la seule arme défensive qu’ils peuvent se procurer. Un jeune reste à la traîne, il est black, les flics le frappent à coup de bâton.
15h30 - Je fais une pause dans un petit bistrot populaire : Tout le monde regarde Al-Jazeera sur un petit écran, le visage tendu.
16h - Je repars dans la direction de Taharir. Mais l’accès est bouché par un cordon qui semble avoir encerclé un gros groupe devant le café Riche.
16h15 - Les policiers qui sont devant l’Excelsior viennent vers nous, et tirent de nombreuses grenades dans notre direction. Je reste quelques secondes de trop. En partant je trouve un kiosque ouvert qui vend encore des kleenex et il faut faire la queue tellement la demande est grande. Devant Kazaz, le fast-food égyptien : nouvelle charge de grenades. Je m’enfuis vers le quartier de la Bourse, je ne vois plus rien, on m’agrippe et on me fait rentrer dans le bas d’un immeuble. Un homme me verse du vinaigre blanc dans mon écharpe pour filtrer les vapeurs, une femme me lave les yeux avec du Coca, il paraît que ça apaise. Effectivement, la brûlure cesse plus vite que les autres fois. On échange des gâteaux, des mouchoirs, un gamin me file un oignon, et m’explique comment soigner le mal par le mal…j’hésite. Je repars avec l’écharpe trempée de vinaigre sur le nez : c’est très efficace.
16h45 - Rue Hoda Sha’rawy. Nous sommes environ 500, encore bloqués des deux côtés. Je discute avec un groupe de jeunes qui me voit prendre des notes. « Tu es journaliste, dit leur ce qui se passe ici, qu’il n’y a aucune liberté dans ce pays. Nous ne faisons rien de mal. Nous voulons seulement la liberté ». Ils entonnent « Horreya, Horreya ! ».
Un jeune rejoint le groupe en larme, pas seulement à cause des grenades. Il vient de perdre son ami, qu’il a laissé pour mort, après une charge de police où il a été frappé à la tête. Il me montre la video réalisée avec son portable, me demande de filmer son propre écran. On voit bien un corps inanimé par terre. Une jeune fille reste discuter avec moi et me dit en me montrant le cortège qui repasse devant nous : « Tu as vu toutes ces femmes parmi les manifestants ? Elles n’ont pas peur ». Elle me raconte que ce matin, à Guizeh, 4000 femmes de ce quartier populaire se sont rassemblées devant une mosquée, juste après la prière de l’aube et avant que les forces de sécurité n’arrivent.
L’un des jeunes me demande de quelle nationalité je suis. Lorsque je lui dit que je suis française, il me parle immédiatement de la ministre (Alliot-Marie) qui est allée récemment à Gaza et qui soutient les israéliens, contre les palestiniens. Un autre ajoute qu’elle a aussi soutenu Ben Ali. Mais pourquoi la France a-t-elle cette position alors que c’est un pays de liberté ? Je fais la moue. On discute de la position d’Israël face à la poussée démocratique du Moyen-Orient. Pourquoi les pays occidentaux soutiennent-ils à ce point Israël ? La discussion va bon train. « Demain nous devrions faire la grève générale, comme vous faites parfois en France ».
A l’écart, un jeune me montre les bombes de gaz qu’il a ramassées : les petites sont égyptiennes, les grosses marquées « riot » américaines.

Lacrymo Riot américaines
17h30 - J’arrive vers Bad el-Luq. Je discute avec un homme d’une quarantaine d’années, qui me dit qu’il a vu mourir un jeune homme, tapé par les policiers. Il m’entraîne vers la rue où il l’a vu tomber, pour que je témoigne. Il reste les cotons et le T-shirt ensanglantés. Je prends en photo. « Dis leur que nous, nous n’avons rien fait aux policiers. Ce sont eux qui nous tapent et veulent nous tuer ! ».

T-shirt ensanglanté
19h00 - J’apprends qu’il y a eu des affrontements violents vers Sayida Zeinad, sur Qasr el-Einy. Un incendie au siège du PND, près du musée, un autre au commissariat de Khalifa, près de la citadelle.
20h00 - Les hélicoptères commencent à tourner dans le ciel.
20h33 - Des clameurs dans la rue Talaat Harb, au passage des hélicos : « selmiya, selmiya ».
22h40 - On entend des véhicules lourds à nouveau.