Révolution égyptienne (4) : "Êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés ?"

Pour les premiers jours de la révolution, on voit des scènes de guerre, solidarités nouvelles et un début d'organisation dont une mosquée-hôpital. Témoignages.

Durée : 15 minutes

A partir du 28 janvier, l’occupation de la place Tahrir est permanente. Des jeunes vont planter leurs tentes, d’autres se relayeront pour occuper la place et la défendre. C’est le bastion de la révolution. Dans la journée du 28, les combats de rue se sont déchaînés, la police tirant sur tout ce qui lui semble suspect à coup de balle en caoutchouc, de balles réelles et de grenades lacrymo dont visiblement, les Etats-Unis ont assuré un stock conséquent.

Video tournée rue Bassiouny, depuis une petite venelle où je me suis retranchée.

Le 29 janvier, le téléphone GSM qui était coupé depuis la veille est rétabli. Les tanks de l’armée ont pris place tout autour de l’immense esplanade et on ne voit plus un seul policier. Les manifestants sont là, tous ont les yeux rougis à la fois par le manque de sommeil et les gaz reçus hier et cette nuit. De nombreux éclopés mais des gens heureux, persuadés qu’ils vont gagner. La foule est joyeuse et les slogans offensifs. Il fait très beau aujourd’hui et les slogans comme « l’armée avec le peuple ! » donnent à cette place un air printanier de révolution des œillets. La destruction de nombreux commissariats et les victoires contre cette police haïe par tous les égyptiens ont éloigné le spectre de la peur et les yeux brillent fort.

De nombreux témoignages confirment qu’hier soir tard, après le couvre-feu, les policiers ont fait sortir les droits-communs de prison (les baltaguiya) pendant que la radio annonçait la « descente » des jeunes de quartiers pauvres vers le centre, pour susciter davantage encore « de vocations ». De nombreux incendies de voitures, des pillages ont eu lieu dans la nuit, qui n’ont rien à voir avec les manifestants. La présence de l’armée semble avoir stoppé tout ça, mais nous allons vite apprendre que ce n’est pas le cas dans de nombreux quartiers.

La recette est connue et c’est celle de tous les dictateurs arabes : lorsqu’ils se sentent débordés par un mouvement social trop important, ils sortent leur jocker : les voyous et/ou les extrémistes religieux pour créer une pagaille telle que le peuple aspirera au retour du calme, par la force bien sûr. Ben Ali l’a fait, Bachar al-Assad lui aussi a fait sortir tout ce que ses prisons contenaient de terroristes et de criminels pour contrer les révolutionnaires.

Environnement

Scène inusitée au Caire. On y voit des jeunes s’emparer de sacs plastiques ou de poubelles à roulettes et entreprendre de nettoyer la place. Ils ont même ensuite disposé des cartons régulièrement dans les rues commerçantes aux alentours, rues qui sont totalement dépourvues de poubelles publiques. Il s’agit d’inciter tout le monde à faire le ménage. Pour ceux qui connaissent le Caire et ses montagnes de déchets à ciel ouvert, cela peut étonner. Je me dis que pour se préoccuper de son environnement, il faut reprendre la main sur l’espace public, reprendre ses droits dans la cité et qu’à l’inverse, on peut difficilement exiger de gens qui sont exclus de tout de prendre soin de l’espace commun.

Je discute avec des jeunes, différents groupes : « êtes-vous sûrs que l’armée va prendre le parti des insurgés, défendre leurs revendications ? » Personne n’en doute : « L’armée égyptienne n’a jamais levé les armes contre le peuple, d’ailleurs l’armée c’est le peuple ». Plus tard en f in d’après-midi, je rencontre un jeune beaucoup plus politisé qui répond ainsi : « Ce n’est pas bien clair. L’armée est avec nous, mais où sont les officiers ? Il n’y a ici que des soldats. » Effectivement il n’y a aucun officier dans les parages.

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Char à l’angle de la place tangué : A bas Moubarak

La veille au soir, Moubarak dans un discours télévisé a affirmé qu’il ne partirait pas. Les groupes discutent et affinent leurs revendications. Je leur demande ce qui ressort de leurs discussions. Le résumé est le suivant : 1/ Chute du régime 2/ Réélection de l’Assemblée Nationale 3/ Changement de constitution 4/ Départ de Mubarakak.

14h00 Nous apprenons que le couvre-feu est avancé à 16h. Il fait un temps magnifique, cela paraît d’autant plus incongru. On nous dit qu’il y a de violents combats de rue dans certains quartiers, que la police n’a pas abandonné la partie, même si elle se tient en retrait là où l’armée s’est déployée. Sur la place, il n’est absolument pas question de respecter le couvre-feu pour les manifestants. Certains sont juchés sur les chars qui défilent lentement sous les acclamations de la foule. Un groupe de jeunes collecte les coordonnées de volontaires pour aller défendre les bâtiments publics et le patrimoine égyptien, menacés par l’abandon des forces de l’ordre. Un autre distribue un tract appelant à la grève générale à partir de demain 30 janvier ainsi qu’à la formation de comités de défense dans les quartiers. On entend de plus en plus souvent le slogan : Hosmy dégage (ya Hosny, irhal)

La mosquée hôpital

16h00 Un jeune me montre ses blessures. Je lui demande où et quand il a pris de pareils coups. Il m’explique qu’il y a des combats, à deux pas d’ici et m’emmène jusque dans la petite rue qui relie la rue Tahrir à Mohamed Mahmud. A l’entrée de la mosquée ‘ibâd al-rahmân il y a une affluence énorme, on amène des blessés et à l’intérieur, je découvre une immense infirmerie . Des femmes, des hommes, armés de poches de coton et de flacons de Bétadine tentent avec les moyens du bord de soigner des blessures dues à des balles en caoutchouc, des coups de bâton, des armes blanches et des balles réelles. L’étagère traditionnellement réservé aux chaussures, à l’entrée de la mosquée, a été transformée en armoire à pharmacie.

Video dans la mosquée-hôpital

J’ai retrouvé à Bordeaux, un des jeunes égyptiens qui participaient à l’organisation de cette mosquée hôpital. Ahmed était professeur d’arabe à l’Institut Français. Il s’est exilé depuis le coup d’État de Sissi et vit maintenant à Bordeaux, avec sa compagne et leur fils Yakin. On écoute son témoignage.

Les membres de l’équipe médicale qui a improvisé cet hôpital de campagne sont d’une incroyable jeunesse. Je mets quelques photos que m’a confiées Ahmed sur le site.

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Dans la mosquée-hôpital

Sur la place le contraste est permanent entre des moments de grande tension et des moments de détente et de musique. Voici l’une des chansons qui deviendra un tube de la révolution : Sout el-Horeya, ce qui veut dire la voix de la liberté chantée par Hany Adel (voir le lien plus bas).

30 janvier

Le lendemain 30 janvier, je discute avec des jeunes à leur réveil sur la place. Ils me racontent ce qui s’est passé la veille au musée archéologique qui a visiblement soulevé la colère de nombreux égyptiens. Des policiers en civil sont rentrés pour tout casser et ce sont les manifestants qui ont, avec l’aide de l’armée, empêché le pillage. Ils ont ensuite fait un cordon pour empêcher toute intrusion et l’armée a arrêté la quarantaine de voyous. Dans leurs poches on a trouvé des cartes de la « sécurité centrale », cette police que tous redoutent et détestent. L’un des jeunes du groupe était dans les combats de Qasr el-Einy et il me raconte les horreurs faites par les policiers que personne n’agressait au départ : les tirs à balle réelle, les tabassages parfois avec des matraques hérissées de clous, les arrestations. Plus que tout il me raconte une scène ou un groupe d’insurgés se retrouve prisonnier et conduit en fourgon vers une prison. Pour parfaire l’humiliation, chacun avant de monter dans le camion était frappé à coups de matraque par deux policiers acclamés par les autres.

Les journaux du soir dénoncent les exactions de la police en habits civils qui pille et détruit dans tous les quartiers de toutes les villes : il s’agit donc d’un ordre qui leur a été donné au plus haut niveau. Le Shuruq décrit les destructions de commissariats et de sièges du PND partout dans le pays. Les questions économiques occupent aussi une bonne place. Un certain nombre de grands patrons ont déjà pris la poudre d’escampette avec des valises bourrées d’argent dont le fameux Ez, le roi du fer à béton en Egypte qui comme ministre a fait monter les prix du fer à sa guise depuis des années . Le Dustur écrit qu’il est très difficile d’estimer les pertes économiques de ces derniers jours mais on sait par Egypt Air que 15 000 touristes ont fui en deux jours. La hausse des prix inquiète beaucoup et personne ne croit un instant aux promesses de Mubarak s’engageant à « contrôler l’inflation ». D’ailleurs pour tous ces journaux, Mubarak est fini, même s’il tarde à le comprendre.

15h00 : Des vols de plusieurs F16 au-dessus du centre-ville, au ras des immeubles, Il s’agit d’effrayer les gens, l’effet est réussi. On peut penser que l’ex-responsable de l’armée de l’air devenu depuis la veille premier ministre – Ahmed Chafiq- est partie prenante de cette opération qui va durer pratiquement une heure.

16h00 Place Taharir. Des juges sont venus rendre visite aux manifestants pour discuter avec eux et soutenir le mouvement. J’interroge l’un d’eux, Mustafa Abu Zid, président du tribunal du Caire, sur ce qu’il estime être prioritaire dans les changements à mener : « Il faut commencer par changer la constitution et c’est seulement après que nous pourrons organiser des élections démocratiques ».

A un autre endroit de la place, c’est l’ex adjoint du ministre de l’intérieur précédent qui parle du profond besoin de démocratie qu’il y a dans ce pays. Je reste songeuse : comment peut-on avoir occupé ce poste d’adjoint au « ministre de la torture » comme on dit ici, et tenir aujourd’hui ce discours

Je quitte la place vers 21h00, après avoir entendu plusieurs rumeurs de « retour de la police ». Bien m’en a pris car à partir de 22h00, des coups de feu puis des rafales de mitraillette sont échangés dans le quartier. Je vois un char de l’armée qui prend position au bout de la rue Champollion. Mais impossible de savoir si l’armée intervient dans ces échanges, et qui tire sur qui.

On entendra des coups de feu jusqu’à l’heure de la prière de l’aube. Puis les hélicoptères ont repris leur bal vers 7h00 du matin.

La chanson Sout al-Horeya (La voix de la liberté) est interprétée par Hany Adel.


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