Emission 2 - Imaginer pour le futur & Agir MAINTENANT

« L’impression d’être en pleine 3e guerre mondiale » Nous parlons depuis un monde saturé d’informations, fatigué politiquement, parfois à bout de souffle. Mais malgré ce vertige, nous faisons un choix clair : ne pas nous taire. Même quand la tête est lourde, même quand tout semble trop, nous décidons de continuer à ouvrir le micro. Parce qu’il n’y a aucune raison de renoncer à informer, à transmettre, à créer des espaces de parole.

Durée : 1h46

Partie 1 : « L’impression d’être en pleine 3e guerre mondiale »

Mettre en lumière une crise humanitaire invisibilisées

Le coeur de cette première partie repose sur une rencontre avec Basile Mohamed, 20 ans, étudiant en histoire, activiste franco-soudanais. À travers son témoignage, nous sommes confrontés à une réalité trop souvent absente du débat public : la situation au Soudan constitue aujourd’hui l’une des crises humanitaires les plus graves au monde, et pourtant l’une des plus invisibilisées. Basile ne parle pas depuis une position extérieure. Il parle depuis son vécu, depuis la diaspora, depuis l’impossibilité de rentrer dans son pays, depuis la douleur de voir des civils subir des violences inhumaines dans l’indifférence générale. Son combat est limpide : informer pour exister, informer pour briser le silence, informer pour que cette crise ne reste pas reléguée aux marges de l’actualité.

Être jeune n’est pas un frein, c’est une force politique

À 20 ans, Basile démontre que l’engagement n’attend pas le nombre des années. Au contraire, l’histoire nous montre que les luttes sociales, politiques et révolutionnaires ont toujours été portées par les jeunes. Ce qu’il pointe avec justesse, c’est le caractère problématique de la surprise constante face à l’engagement des jeunes. Comme si se mobiliser était une anomalie. Comme si la jeunesse devait être apolitique, passive ou distraite.

Nous partageons ce constat : l’engagement des jeunes doit être normalisé, encouragé, transmis. S’engager ne signifie pas tout sacrifier. Cela peut passer par l’associatif, les réseaux sociaux, le terrain, le politique. L’essentiel reste de prendre position.

Réseaux sociaux : informer oui, agir surtout

Partager ne suffit pas! Relayer une vidéo, poster un hashtag, c’est une étape. Pas une finalité. L’activisme ne peut pas se limiter à l’écran. L’effet de groupe, la présence physique, la rencontre, la mobilisation collective restent irremplaçables. Notre message est clair : les réseaux peuvent ouvrir la porte, mais le réel est le lieu où les choses bougent.

Nous ne rejetons pas les réseaux. Ils sont aujourd’hui des outils puissants, parfois plus rapides et plus honnêtes que certains médias traditionnels. C’est grâce à eux que des images circulent, que des vérités émergent, que des récits ignorés trouvent une audience.

S’engager concrètement : oser faire le premier pas

À celles et ceux qui se demandent comment agir, nous retenons une idée centrale de l’échange : oser. Oser aller vers les autres. Oser s’informer. Oser rejoindre une association. Oser poser des questions. Oser approcher celles et ceux qui semblent “trop importants” ou “trop loin”.

La peur de l’illégitimité est un frein majeur à l’engagement. Pourtant, comme Basile le rappelle, nous sommes souvent à quelques personnes seulement de celles et ceux qui peuvent faire avancer les choses.

Diasporas et solidarités : informer avant tout

La diaspora soudanaise en France, bien que récente et peu visible, joue un rôle essentiel : entraide, envois d’argent, mobilisation associative, soutien aux populations sur place.

Mais avant toute chose, il y a une urgence : faire savoir. Informer est la condition première de toute solidarité. Si les gens ne savent pas ce qui se passe, comment pourraient-ils aider ? Pour nous comme pour Basile, rendre visible cette réalité est déjà une victoire politique.

Partie 2 : Briser le silence

Dans cette deuxième partie de l’émission, nous avons choisi de faire ce que les médias dominants font trop rarement : laisser du temps, de l’espace et de la complexité à une parole directement concernée. Celle de Souleymane, membre actif de la Maison des Soudanais à Bordeaux, expatrié soudanais arrivé en France en 2019, engagé au quotidien auprès de sa communauté.

Ce témoignage dépasse largement le cadre d’une interview associative. Il agit comme un contre-récit : une mise en perspective historique, politique et humaine d’une crise que l’on résume trop souvent à des mots vagues — conflit, instabilité, violences ethniques — sans jamais en expliquer les causes profondes.

La Maison des Soudanais : entraide face à l’abandon

La Maison des Soudanais n’est pas seulement un lieu culturel. C’est un espace de survie collective, né d’un constat simple : en arrivant en France, beaucoup de Soudanais se retrouvent seuls, perdus dans une administration opaque, confrontés à une barrière linguistique et à une précarité structurelle.

La solidarité devient alors une nécessité politique. Aider à remplir des papiers, traduire, expliquer les codes, accompagner : ce sont ces gestes-là qui permettent de tenir. Ce travail repose sur des personnes comme Souleymane, qui ont réussi à s’approprier — partiellement — les rouages du système français, et qui refusent de garder ce savoir pour eux.

Comprendre le Soudan, refuser les raccourcis

Souleymane replace la situation actuelle du Soudan dans une histoire longue, marquée par la colonisation britannique, une indépendance inachevée, un partage du pouvoir profondément inégal et une marginalisation persistante des populations non arabes, notamment dans la région du Darfour.

Il décrit, non pas un conflit “ethnique” spontané, mais une construction politique, nourrie par des intérêts économiques majeurs : terres agricoles, or, pétrole, ressources minières. Le Darfour apparaît alors comme un territoire stratégique, convoité par des puissances régionales et internationales, pendant que ses habitants sont déplacés, appauvris, dépossédés. Nous mesurons à quel point cette réalité est absente du débat public. Les liens entre le Soudan, les pays du Golfe, les grandes puissances militaires, les projets d’appropriation territoriale et les déplacements forcés de population sont rarement nommés, encore moins expliqués.

Diasporas : survivre ici pendant que l’on meurt là-bas

Un point traverse tout le témoignage : la violence de l’entre-deux. Être en France pendant que son pays brûle. Tenter de survivre ici, administrativement, économiquement, psychologiquement — tout en sachant que, pendant que nous parlons, des gens meurent là-bas. La diaspora soudanaise est jeune, peu nombreuse, précaire. Elle ne dispose ni de relais politiques puissants ni de moyens financiers suffisants pour soutenir durablement les populations sur place.

Contrairement aux discours rassurants, la solidarité internationale ne compense pas l’abandon institutionnel. Ce constat est brutal : il n’y a pas toujours de solution, parfois même pas d’espoir immédiat. Et pourtant, la lutte continue, parce qu’abandonner serait accepter l’effacement.

Pourquoi cette parole compte

Elle vise à rappeler une responsabilité collective : comprendre est un actenpolitique. Écouter est déjà une forme de soutien. Relayer ces paroles, c’est refuser qu’elles restent confinées aux marges. Nous retenons, une chose essentielle : les peuples que l’on appelle “tiers-monde” vivent souvent sur les terres les plus riches du globe, et paient leur richesse de leur appauvrissement. En donnant la parole à Souleymane, nous n’avons pas “donné la voix” à quelqu’un : nous avons cessé de la confisquer.

NE ME TOUCHE PAS

La poésie comme espace de résistance et de transmission

Après les constats politiques et les récits de survie, nous faisons un pas de côté essentiel : celui de l’expression artistique comme outil de lutte.

Avec Diaspoétique, nous affirmons une conviction forte : les récits des diasporas ne se limitent pas à la douleur, ils produisent aussi du sens, de la mémoire et de la résistance. La scène devient alors un espace où ce qui est habituellement réduit au silence peut enfin s’énoncer sans filtre.

Dire « ne me touche pas » c’est aussi reprendre possession du corps et de l’histoire Le texte de Rosette agit comme un choc nécessaire.

Il met des mots sur ce que beaucoup vivent sans toujours pouvoir le formuler : l’appropriation permanente des corps racisés, la curiosité violente, l’exotisation, la dépossession de l’intime, qu’elle passe par la peau, les cheveux, l’histoire ou la mémoire.

Ce poème est un refus clair de la condescendance, de la fausse empathie, de la récupération anti-coloniale de façade. Il rappelle que la poésie peut être un espace de refus, de colère maîtrisée, de lucidité tranchante. En écoutant ces mots, nous comprenons que la violence coloniale ne relève pas seulement du passé. Elle s’inscrit encore aujourd’hui dans les regards, les gestes, les discours, les récits dominants qui s’autorisent à parler à la place de.

Quand la parole située dérange Cette séquence soulève aussi une question essentielle : qui parle, et depuis où ? Le malaise exprimé n’est pas anecdotique. Il révèle une tension permanente dans les espaces militants, culturels et médiatiques : comment relayer des luttes sans les confisquer ?

Comment soutenir sans se substituer ? Nous assumons cette réflexion. Parce qu’elle est nécessaire. Parce que donner de la place à ces voix implique aussi d’accepter d’être bousculé, remis en question, déplacé.

Dernière partie — Briser les récits dominants, reconstruire un horizon commun

Dans cette dernière séquence, nous touchons au coeur du problème : la bataille des récits. Pas seulement celle qui oppose faits et mensonges, mais celle qui conditionne nos peurs, nos absences, nos renoncements collectifs. La question migratoire y apparaît pour ce qu’elle est réellement : un révélateur politique majeur de notre époque.

Déconstruire les mensonges d’État et médiatiques

Nous affirmons une chose simple, mais encore trop souvent niée : les discours dominants sur les migrations sont fondés sur des clichés, des stéréotypes et des fausses informations, y compris lorsque les chiffres officiels eux-mêmes les contredisent. L’idée d’une « invasion », d’un coût insupportable, d’une concurrence sur l’emploi ne résiste pas à l’analyse factuelle. Ce que cette séquence met en lumière, c’est la responsabilité directe des politiques publiques et des grands médias dans la fabrication d’un climat xénophobe. Non par ignorance, mais par choix. La peur est devenue un outil de gouvernement.

Des politiques qui fabriquent la précarité et la mort

Nous nommons clairement les choses : la précarité des personnes migrantes n’est pas un accident, c’est une politique organisée. Le tri aux frontières, l’entrave à l’accès au travail, au logement, aux soins, la criminalisation de la solidarité, tout cela produit des vies suspendues et trop souvent des morts. Face à cela, les revendications exprimées ne relèvent pas de l’utopie abstraite, mais d’une logique de dignité et de justice : • la régularisation de toutes et tous, • l’ouverture des frontières, • la fin des lois répressives, • la reconnaissance pleine et entière des personnes migrantes comme sujets de droits.

La question du rapport de force

Un autre point essentiel traverse cette partie : l’absence relative de mobilisation massive, et ce qu’elle dit de notre moment politique. Nous ne nous contentons pas de le constater, nous l’interrogeons. Pourquoi la rue est-elle parfois vide, même lorsque les enjeux sont vitaux ? Pourquoi tant de résignation, de fatigue, de distance ?

La réponse esquissée est lucide : sans stratégie de rapport de force — grève, blocage, organisation collective — les mobilisations peinent à s’ancrer durablement. La solidarité symbolique ne suffit pas. Il faut des cadres offensifs, lisibles, capables de fédérer largement, notamment dans les classes populaires.

Les migrants ne sont pas le problème : ils sont la force

Cette séquence remet frontalement en cause un mythe central : celui du migrant « voleur d’emplois ». Nous rappelons une réalité sociale bien connue mais rarement assumée : les personnes migrantes occupent des emplois essentiels, pénibles, mal payés, que beaucoup refusent, et ce dans des conditions d’exploitation rendues possibles précisément par leur absence de droits. L’ennemi n’est pas celui qui survit. L’ennemi, ce sont les logiques économiques qui exploitent, divisent et enrichissent une minorité au détriment du plus grand nombre.

Une histoire coloniale toujours à l’oeuvre Impossible de parler des migrations sans parler de colonialisme. Cette dernière partie le dit sans détour : les déplacements actuels sont indissociables de siècles de pillage, de domination et d’ingérences impérialistes. Venir chercher ailleurs ce qui a été volé n’est pas une aberration morale, c’est une conséquence historique. Refuser de voir cela, c’est accepter une lecture déshumanisée du monde.

Culture, transmission et futur désirable Enfin, la séquence se referme sur une dimension essentielle : la transmission. À travers la musique, la poésie, le spoken word, c’est un autre imaginaire qui se construit. Raconter une Afrique forte, consciente, fière, raconter des luttes, des victoires, des héritages, ce n’est pas du folklore : c’est une stratégie politique pour réparer, projeter, et permettre aux générations futures de se reconnaître.

Là se joue peut-être l’essentiel : changer les lois, oui. Changer les rapports de force, évidemment. Mais aussi changer ce que nous racontons au monde et à nos enfants.

Ce que nous retenons

Cette dernière partie nous oblige à une conclusion inconfortable mais nécessaire : la question migratoire n’est pas périphérique. Elle est centrale.

Elle dit notre rapport à l’humanité, à la justice, à la solidarité, et à l’avenir. Et tant que des vies seront sacrifiées au nom de frontières arbitraires, tant que la peur primera sur la vérité, tant que l’exploitation sera déguisée en fatalité, nous continuerons à porter ces voix, à déconstruire ces récits, et à rappeler que personne n’est illégal.