Emission 4. Art et résistance
Durée : 1h27
I. Quand l'art devient un langage politique
Des parcours façonnés par les histoires de résistance
Dans cette émission riche en révélations Ninoska revient sur son histoire familiale, marquée par l'exil politique de ses parents chiliens après la dictature, ainsi que sur les années passées en Martinique, qui ont nourri sa sensibilité aux questions de colonisation, de métissage culturel et de résistance. Gaston Poz, de son côté, évoque une pratique artistique profondément liée aux réalités sociales et aux combats pour les droits humains en Amérique latine.
Pour les deux artistes, créer n'est jamais un acte neutre. Ils considèrent que la musique constitue un véritable outil de résistance face aux violences politiques. Ils rappellent que, tout au long de l'histoire, les régimes autoritaires ont cherché à faire taire les artistes, précisément parce que leurs œuvres participent à la construction d'une mémoire collective. Ils établissent notamment un parallèle avec Guernica de Picasso, devenue une référence universelle dans la dénonciation des crimes de guerre.
si l'art ne met pas fin aux conflits, il permet d'en conserver la mémoire et d'empêcher que les victimes soient oubliées.
De Gaza à une lutte universelle pour l'enfance
Cette volonté de témoigner se retrouve dans leur chanson, qui mêle émotion et prise de position politique. Le clip alterne les images tournées à Gaza avec des extraits de discours de personnalités ayant publiquement dénoncé les violences contre les civils, notamment les présidents Gustavo Petro et Luiz Inácio Lula da Silva, ainsi que les analyses de l'anthropologue Rita Segato ou encore les interventions de Francesca Albanese. Les artistes expliquent avoir souhaité donner une résonance internationale à leur message en mettant en avant des voix qui continuent d'alerter sur la situation malgré les pressions diplomatiques. Au-delà du cas de Gaza, Me voy a comer tu dolor porte un message universel. Les auteurs rappellent que la chanson n'avait pas été écrite à l'origine pour la Palestine, mais après le viol d'une adolescente en Argentine privée de son droit à l'avortement. Au fil du temps, elle est devenue une œuvre consacrée à toutes les enfances victimes des violences : enfants de Gaza, victimes des cartels mexicains, enfants exploités dans les mines ou confrontés à d'autres formes de domination. La souffrance des enfants devient ainsi le symbole d'une violence systémique qui dépasse les frontières.
Face à l'impuissance ressentie par de nombreux citoyens, l'art demeure un espace d'action. Sans prétendre remplacer les institutions politiques, les artistes revendiquent leur responsabilité de témoigner, de participer au débat public et de contribuer à préserver la mémoire des violences contemporaines. Pour eux, créer revient autant à transmettre une émotion qu'à refuser le silence et l'oubli.
II. De la mémoire décoloniale aux mobilisations contemporaines : faire vivre les luttes
Le reggae et le slam comme héritages des résistances
Pour Ninoska et Gaston Poz, la beauté qui peut naître au cœur de la violence ne relève pas d'une contradiction mais d'un acte profondément politique. La résistance, expliquent-ils, est une forme d'espoir. Face à des rapports de force qui semblent déséquilibrés, créer revient à refuser que la violence ait le dernier mot.
L'art est le témoignage d'une humanité qui persiste malgré les guerres, les oppressions et les tentatives d'effacement.
Cette philosophie irrigue également leurs choix artistiques. Les musiciens reviennent sur l'utilisation du reggae pour interpréter Me voy a comer tu dolor. Plus qu'un simple genre musical, le reggae est présenté comme une tradition historique de contestation sociale et politique. Héritier des luttes populaires jamaïcaines, il porte depuis des décennies des messages d'émancipation, de justice sociale et de résistance face aux systèmes d'oppression. En inscrivant leur chanson dans cette esthétique, les artistes revendiquent leur appartenance à une longue histoire de musiques engagées.
Le Printemps décolonial : repenser les mémoires coloniales
L'émission se prolonge ensuite par la diffusion tiré d'un extrait du Voyage poétique, une création collective présentée lors du Printemps décolonial organisé à Bordeaux. À travers plusieurs textes de slam, les auteurs interrogent la mémoire coloniale et les conditions dans lesquelles les objets issus des anciennes colonies sont conservés dans les musées occidentaux. Loin d'être de simples pièces de collection, ces œuvres sont décrites comme des éléments vivants d'une mémoire collective, porteurs d'histoires, de croyances, de traditions et de liens spirituels avec les peuples dont ils proviennent.
Les textes dénoncent une muséification qui réduit ces objets à leur seule valeur esthétique, en oubliant leur portée culturelle et symbolique. Ils soulignent qu'en arrachant ces patrimoines à leurs territoires d'origine, c'est parfois une partie de la mémoire des peuples qui disparaît ou devient inaccessible. Présenté dans le cadre du Printemps décolonial organisé par le collectif Bordeaux Décolonial, ce travail artistique invite à réfléchir aux héritages de l'esclavage, aux traces laissées par la colonisation dans l'espace public et aux formes contemporaines de restitution des mémoires.
De la mémoire à l'action : soutenir les luttes d'aujourd'hui
Présentées comme des initiatives de solidarité destinées à attirer l'attention sur la situation humanitaire dans l'enclave palestinienne, les nouvelles flottilles citoyennes en route vers Gaza sont suivies par des médias indépendants comme WaveZero, qui proposent une couverture alternative des événements.
Au Coeur de l'Empire, nous invitons les auditeurs à soutenir les mobilisations locales en faveur de la Palestine, notamment les rassemblements organisés régulièrement à Bordeaux, mais aussi à participer aux campagnes citoyennes menées à l'échelle européenne. Une Initiative citoyenne européenne est notamment mise en avant comme un moyen d'interpeller les institutions sur les relations entre l'Union européenne et Israël.
Les différentes luttes abordées — restitution des patrimoines, mémoire coloniale, engagement artistique, solidarité avec la Palestine et mobilisation citoyenne — ne sont pas des combats isolés. Elles participent d'une même réflexion sur les héritages du colonialisme, les rapports de domination contemporains et la nécessité de construire des formes collectives de résistance.
III. Les frontières comme espaces de lutte : migrations, mémoire et musique engagée
« Solo queda caminar » : raconter les migrations par la musique
La troisième partie de l'émission s'ouvre sur Solo queda caminar (« Il ne reste plus qu'à marcher »), une chanson qui élargit encore le propos des artistes. Si leur précédent morceau était consacré aux enfants de Gaza, celui-ci aborde une réalité plus universelle : celle des migrations contraintes. À travers des paroles qui évoquent les traversées de frontières, la faim, les guerres ou encore l'exil, Ninoska et Gaston Poz donnent une voix à celles et ceux qui n'ont d'autre choix que de quitter leur pays pour survivre.
Les personnages évoqués dans la chanson se succèdent comme autant de destins possibles : une femme palestinienne, une personne africaine traversant la Méditerranée, des réfugiés d'Amérique latine, des hommes, des femmes, des enfants. Les artistes expliquent avoir volontairement mêlé ces trajectoires afin de montrer que les migrations ne constituent pas une succession de crises isolées, mais une réalité commune qui traverse les époques et les continents. Pour eux, « marcher » devient bien plus qu'un déplacement physique. C'est un acte de survie, une manière de préserver la vie lorsque résister sur place n'est plus possible. Là où certains peuvent lutter en restant sur leur territoire, d'autres sont contraints de partir. Ces deux formes de résistance sont présentées comme également légitimes.
Les frontières visibles... et celles que l'on ne voit pas
Au fil de la discussion, Gaston Poz propose une réflexion plus large sur la notion même de frontière. Il rappelle que les frontières administratives ne sont qu'une partie des obstacles auxquels sont confrontés les individus. À celles des États s'ajoutent des frontières sociales, économiques et humaines : la pauvreté, la faim, les discriminations, l'absence d'accès à l'éducation ou encore les traumatismes liés aux conflits.
La Méditerranée est notamment décrite comme l'une des grandes frontières de notre époque, devenue un espace où se concentrent les drames migratoires contemporains. Les artistes soulignent que derrière chaque traversée se cache une histoire singulière, mais aussi des mécanismes politiques plus larges qui produisent l'exil.
Ils rappellent également que les migrations sont une constante de l'histoire humaine. En s'appuyant sur les travaux du biologiste Stefano Mancuso, Gaston Poz insiste sur l'idée que le mouvement est une caractéristique fondamentale du vivant. Les êtres humains, comme les autres espèces, se déplacent, se rencontrent et se métissent depuis toujours. À leurs yeux, les discours politiques qui prétendent pouvoir arrêter définitivement les migrations ignorent cette réalité historique et biologique.
Leur propre histoire familiale illustre cette continuité. Tous deux sont issus de familles marquées par l'exil politique ou les migrations internationales. Ils rappellent également que l'Argentine s'est construite grâce à plusieurs grandes vagues migratoires européennes, preuve que les sociétés contemporaines sont elles-mêmes le produit de ces circulations humaines.
La chanson engagée comme devoir de mémoire
Au-delà de la question migratoire, les artistes reviennent sur l'héritage des musiques engagées d'Amérique latine. Solo queda caminar s'inscrit dans leur album Mil Fronteras (« Mille frontières »), un projet qui mêle salsa, latin-jazz et ce qu'ils qualifient de salsa consciente, un courant musical popularisé notamment par le chanteur panaméen Rubén Blades. À l'image de cette tradition, leurs chansons cherchent autant à faire danser qu'à faire réfléchir. Elles racontent les dictatures, les exils, les inégalités sociales et les combats pour les droits humains, tout en conservant une esthétique festive. Pour Ninoska, cette manière de transmettre les luttes fait pleinement partie de l'héritage culturel latino-américain : les chansons deviennent des outils de mémoire, capables de raconter ce que les régimes autoritaires ont tenté de faire disparaître.
Les deux artistes évoquent également les œuvres clandestines qui circulaient sous les dictatures sud-américaines, lorsque les chansons interdites continuaient d'être échangées de main en main sur des cassettes audio. Pour eux, cette histoire rappelle que la musique n'est pas seulement un divertissement : elle est aussi un moyen de maintenir vivante la parole lorsque les libertés sont menacées.
Produisant aujourd'hui leur musique en toute indépendance, Ninoska et Gaston revendiquent cette liberté artistique comme une condition essentielle de leur engagement. Selon eux, même lorsqu'elle paraît modeste, chaque création contribue à nourrir une mémoire collective, à accompagner celles et ceux qui traversent des épreuves et à rappeler que les luttes d'hier continuent d'éclairer celles d'aujourd'hui.
L'art se doit d'être profondément ancré dans le réel : cela deviens alors un art qui refuse l'oubli, accompagne les personnes en mouvement et participe, à sa manière, à construire des solidarités entre les peuples.
A bientôt Au coeur de l'empire.