Emission 5 : Transmission culturelle, engagement citoyen et création artistique
Durée : 2h
I. Créer des espaces culturels afro-caribéens : le pari d'Issalane Éditions
De l'édition de jeux à un projet de transmission culturelle
Comment transmettre une histoire lorsque les supports qui la racontent restent peu nombreux ? C'est à partir de cette question qu'est née Issalane Éditions, avant de donner naissance à Issalane Culture, un projet consacré à la mise en réseau des acteurs culturels afro-caribéens.
Au cours de cet émission, Anne-Marie, fondatrice d'Issalane Éditions, a accepté de revenir sur la genèse de cette aventure entrepreneuriale. Son parcours témoigne d'une volonté de créer des espaces où les cultures africaines et afro-descendantes occupent une place pleinement reconnue dans le paysage culturel.
Si les ouvrages consacrés aux cultures africaines et afro-descendantes sont aujourd'hui plus nombreux qu'auparavant, les jeux éducatifs qui mettent en valeur ces histoires, ces figures et ces patrimoines restent encore très rares. Convaincue que le jeu constitue un formidable outil de transmission, Anne-Marie imagine alors un support capable de rendre ces récits accessibles aux familles comme aux plus jeunes.
Cette réflexion prend forme alors qu'elle travaille au sein d'un média culturel panafricain. L'équipe évoque la possibilité de développer un jeu éducatif consacré aux cultures africaines. Le projet collectif n'aboutit pas, mais l'idée, elle, continue de mûrir. Quelques années plus tard, Anne-Marie décide de la concrétiser en fondant Issalane Éditions.
N'ayant aucune expérience dans l'univers du jeu de société, elle entreprend un véritable travail d'autoformation. Conception des mécaniques de jeu, rédaction des règles, recherche d'illustrateurs, sélection d'imprimeurs, financement de la production, diffusion : chaque étape devient un nouvel apprentissage.
Au-delà de l'objet lui-même, c'est une vision de la représentation culturelle qui guide son travail. Pour Anne-Marie, les cultures africaines et afro-descendantes ne devraient pas être cantonnées à quelques rayons spécialisés des librairies ou des boutiques. Elles doivent pouvoir trouver naturellement leur place dans l'offre culturelle générale, au même titre que n'importe quel autre patrimoine.
Le jeu devient ainsi un outil de médiation culturelle. Il permet d'apprendre autrement, de transmettre des mémoires parfois absentes des programmes scolaires et de créer des moments de partage entre les générations.
Entreprendre autrement
La qualité d'une idée ne suffit pas à faire vivre un projet.
Après avoir choisi de poursuivre seule cette aventure entrepreneuriale, elle doit reconstruire entièrement le projet : trouver les financements, comprendre les contraintes de fabrication, développer une stratégie de diffusion et apprendre à présenter son travail auprès du public.
L'année 2025 marque une étape décisive. Nous l'accompagnons dans le récit d'une année particulièrement dense, au cours de laquelle elle participe à une vingtaine de salons, marchés de créateurs et festivals, à Bordeaux comme dans d'autres villes. Chaque événement devient à la fois un espace de vente, de test et de rencontre.
Ces déplacements représentent un investissement considérable. Aux frais de production s'ajoutent les coûts de déplacement, les droits d'inscription et un temps de travail important, le tout en parallèle d'une activité professionnelle.
Pour autant, cette immersion lui permet de mieux comprendre les réalités du secteur culturel indépendant. Au fil des rencontres, elle réalise que les difficultés qu'elle rencontre sont largement partagées : les principaux obstacles résident moins dans le manque de créativité que dans les contraintes économiques, administratives et logistiques auxquelles sont confrontés les porteurs de projets.
Faire du collectif une force
Cette prise de conscience conduit Anne-Marie à élargir son ambition.
À la fin de l'année 2025, elle lance Issalane Culture, une initiative destinée à rassembler auteurs, éditeurs, libraires, artistes, associations et entrepreneurs culturels afro-caribéens autour d'un même objectif : créer des liens durables entre des acteurs qui travaillent souvent de manière isolée.
La première édition, organisée en février 2026 à Bordeaux, réunit plusieurs centaines de visiteurs. Plus qu'un simple salon, l'événement devient un espace de rencontres professionnelles, de découvertes artistiques et de coopération.
Au fil des échanges, des collaborations voient le jour entre créateurs, maisons d'édition, associations et intervenants culturels. Pour Anne-Marie, cette dynamique collective constitue l'une des plus grandes réussites du projet. Son ambition n'est plus seulement de diffuser ses propres créations, mais de contribuer à structurer un écosystème culturel afro-caribéen à l'échelle locale.
Interrogée sur les éventuelles discriminations rencontrées au cours de cette aventure, elle explique ne pas avoir été confrontée à des obstacles directement liés à ses origines ou à sa couleur de peau. Elle insiste plutôt sur les nombreux soutiens reçus tout au long du projet, rappelant que cette réussite repose aussi sur un réseau de personnes qui ont choisi d'apporter leur aide, souvent discrètement.
L'entretien se conclut par un retour sur les origines du nom Issalane. Issu du tamasheq, il signifie « Quelles sont les nouvelles ? » ou « Quoi de neuf ? ». Le logo reprend quant à lui la croix d'Agadez, symbole du nord du Niger, région dont est originaire sa mère touarègue.
À travers ces références, Anne-Marie affirme une volonté de relier mémoire, transmission et création contemporaine. Plus qu'une maison d'édition, Issalane apparaît comme un projet culturel visant à faire circuler les récits, favoriser les rencontres et créer des espaces où les héritages afro-caribéens trouvent pleinement leur place dans le paysage culturel.
II. Gaza, mémoire coloniale et droit international : quand les luttes se répondent
Après avoir exploré les enjeux de la transmission culturelle à travers l'expérience d'Issalane Éditions, l'émission change de registre sans pour autant quitter le fil conducteur principal : celui des récits, des mémoires et des espaces de résistance. Cette fois, la discussion nous conduit vers Gaza, les mobilisations citoyennes, le droit international et la manière dont les conflits contemporains sont racontés, compris et parfois invisibilités.
Les flottilles pour Gaza : une solidarité qui traverse les frontières
Nous ouvrons ce segment par un retour sur l'histoire des flottilles humanitaires à destination de Gaza. Loin d'être des initiatives isolées, ces expéditions s'inscrivent dans un mouvement de solidarité qui se poursuit depuis plusieurs années. À travers elles, des citoyens, des associations et des militants internationaux cherchent à acheminer une aide humanitaire tout en attirant l'attention sur la situation de la population palestinienne.
Plusieurs missions récentes, parmi lesquelles Conscience, Handala et Global Sumud Flotilla. Au-delà des interceptions, ont essuyé des arrestations ou des difficultés rencontrées en mer, ces expéditions sont présentées comme des gestes de solidarité qui refusent de laisser le silence s'installer autour de Gaza. Elles rappellent que les mobilisations citoyennes continuent d'exister, même lorsqu'elles restent peu visibles dans l'espace médiatique.
Quand le droit international rencontre les rapports de force
À partir de cette histoire des flottilles, la discussion s'élargit naturellement au droit international. Nous nous interrogeons sur la capacité des institutions internationales à protéger les populations civiles et à faire appliquer les principes qu'elles défendent.
Une question traverse l'ensemble des échanges : que devient le droit lorsque ses décisions restent sans effet ? Derrière cette interrogation, c'est le fonctionnement même des institutions internationales qui est mis en débat. Nous revenons notamment sur le rôle du Conseil de sécurité des Nations unies et sur les limites d'un système où le droit de veto des membres permanents peut empêcher l'adoption de certaines résolutions.
Plus largement, l'émission nous invite à réfléchir aux tensions permanentes entre les principes du droit international et les rapports de force géopolitiques qui façonnent les relations entre les États.
Replacer Gaza dans une histoire plus longue
comprendre la situation actuelle suppose de la replacer dans une histoire plus ancienne.
Nous revenons ainsi sur les références mobilisées au cours de l'émission, notamment la Nakba de 1948, la colonisation de la Palestine, les déplacements de populations et les décennies de conflit qui ont façonné le territoire.L'émission invite à regarder le conflit dans sa profondeur historique et à interroger les héritages coloniaux qui continuent, selon les analyses développées, d'influencer les équilibres internationaux.
Cette réflexion dépasse d'ailleurs le seul cas de Gaza. Nous évoquons également d'autres crises humanitaires qui peinent à trouver une place durable dans l'actualité, notamment au Soudan, en République démocratique du Congo ou encore à travers la situation des Ouïghours en Chine. Ces exemples alimentent une même interrogation : pourquoi certaines tragédies occupent-elles le devant de la scène quand d'autres restent largement ignorées ?
Donner une place aux voix que l'on entend peu
Nous réfléchissons à la manière dont certaines mobilisations deviennent visibles. L'émission rappelle que de nombreuses initiatives existent depuis longtemps, portées par les personnes directement concernées, les associations et les militants de terrain. Pourtant, elles n'accèdent souvent à une large visibilité qu'à partir du moment où elles sont relayées par des personnalités déjà médiatisées.
Cette réflexion rejoint pleinement la vocation de la radio associative : créer un espace où des voix moins présentes dans les grands médias peuvent être entendues. Plus qu'une simple diffusion d'informations, il s'agit de proposer des clés de compréhension, de multiplier les points de vue et d'encourager une écoute attentive des récits portés par celles et ceux qui vivent ces réalités.
Préserver les espaces de débat
Quelles sont les frontières entre la critique des politiques d'un État, la lutte indispensable contre toutes les formes de racisme, notamment l'antisémitisme, et la nécessité de préserver un espace de discussion démocratique?
Sans chercher à apporter de réponse définitive, l'émission rappelle combien ces questions demeurent sensibles et invitent à une vigilance collective. À mesure que la conversation progresse, une conviction s'impose :
informer ne consiste pas seulement à relater des faits. C'est aussi donner des repères historiques, encourager l'esprit critique et permettre à chacun de construire sa propre compréhension du monde.
III. Quand l'art prend le relais : musique, poésie et transmission
Après avoir interrogé les limites du droit international, le rôle des médias et les récits qui façonnent notre compréhension des conflits, l'émission change une nouvelle fois de rythme. La parole politique laisse progressivement place à l'expression artistique, non pas comme une parenthèse, mais comme une autre manière de raconter le monde.
Blueprint : une mémoire portée par la musique
Nous poursuivons l'émission avec la diffusion de Blueprint, de Rosarae. Plus qu'une respiration musicale, le morceau prolonge les réflexions engagées tout au long du précédent segment.
À travers ses paroles, l'artiste revient sur l'histoire de la colonisation du continent africain, l'esclavage, le pillage des ressources et l'effacement progressif de langues, de cultures et de mémoires. Le titre, Blueprint — que l'on pourrait traduire par « empreinte originelle » — renvoie à l'idée d'une humanité dont les racines africaines auraient été invisibilisées ou déformées au fil de l'histoire.
Nous découvrons ainsi une œuvre qui ne se contente pas de raconter le passé. Elle interroge la manière dont les héritages coloniaux continuent d'influencer les représentations contemporaines et rappelle que la musique peut devenir un véritable outil de transmission historique.
Rosette Laplanche : écrire pour transmettre
Le slam est d'abord une manière d'observer le monde.
Écrire, explique-t-elle, consiste à prêter attention aux gestes du quotidien, aux regards, aux silences, aux histoires qui se racontent à voix basse. C'est dans cette attention au réel que naît son écriture. Au fil des années, cette pratique s'est nourrie d'engagements plus affirmés. Féminisme, antiracisme, anticolonialisme, lutte contre les différentes formes de domination : autant de combats qui traversent aujourd'hui ses textes. Pourtant, Rosette préfère se définir avant tout comme « pro-humanité », une manière de rappeler que son travail cherche moins à opposer qu'à relier.
À travers ses mots, nous retrouvons un thème déjà présent dans les précédents segments : celui de la transmission.
la poésie ne consiste pas uniquement à exprimer une émotion. Elle permet de faire vivre des mémoires, de transmettre des expériences et de questionner les récits dominants qui façonnent notre manière de comprendre le monde.
A bientôt Au Coeur de l'Empire.