Episode 22 - Nathaniel Rateliff et Gregory Alan Isakov
Durée : 1h35
Deux voix pour accompagner l’automne : Gregory Alan Isakov et Nathaniel Rateliff à l’honneur
Dans cet épisode 22, nous vous invitons à découvrir deux voix profondes et singulières de la folk américaine contemporaine : Gregory Alan Isakov et Nathaniel Rateliff. Deux artistes aux parcours très différents, mais réunis par une même capacité à transformer la mélancolie, les blessures et les souvenirs en chansons lumineuses. Deux artistes aussi, que l’on adore et qui méritent la même attention.
Leur point commun ? Des voix immédiatement reconnaissables, une écriture profondément introspective et cette faculté rare de parler de la perte, de l’amour, du temps qui passe ou de la solitude sans jamais sombrer dans le désespoir. Du réconfort, de l’amour et du partage, voilà ce que nous offrent ces artistes à travers leurs univers riches.
Gregory Alan Isakov, entre jardin et mélancolie
Né en Afrique du Sud en 1979 et installé depuis de nombreuses années dans le Colorado, Gregory Alan Isakov mène une double vie pour le moins atypique. Auteur-compositeur-interprète, il est également horticulteur et s’occupe, lorsqu’il n’est pas en tournée, de sa ferme biologique, Starling Farm. Un rapport à la terre qui semble irriguer toute son œuvre. Depuis ses premiers albums, Isakov a construit un univers musical où la nature, le ciel, les saisons et les paysages deviennent autant de métaphores de l’existence. Sa musique a progressivement évolué d’une folk dépouillée, centrée sur la guitare et la voix, vers des arrangements plus amples, faits d’harmonies, de réverbérations et de textures sonores. Son album Evening Machines, nommé aux Grammy Awards dans la catégorie du meilleur album folk, résume particulièrement bien cette esthétique.
Chez Isakov, tout semble se dérouler à la tombée du jour. Il décrit d’ailleurs sa musique comme ayant toujours, quelle que soit l'heure ou la saison, « une sensation de soirée ». Une atmosphère sombre et enveloppante, qui accompagne particulièrement bien les premiers jours d’automne. La chanson Flowers, enregistrée avec son ami Nathaniel Rateliff, en est une parfaite illustration. Les deux musiciens avaient commencé à travailler sur ce titre en 2020, à partir de fragments de textes rapportés par Rateliff alors qu’il travaillait sur And It’s Still Alright. Cinq ans plus tard, ils se retrouvent dans la ferme d’Isakov pour reprendre le morceau. Ils avaient même fini par ne plus savoir exactement à qui appartenaient les paroles : leurs mots s’étaient, selon Rateliff, tellement mêlés qu’ils étaient devenus communs. La fleur rose au cœur du morceau devient alors une métaphore de l’éphémère. Certaines choses sont belles précisément parce qu’elles ne sont pas destinées à durer. Il faut accepter leur disparition et continuer d’avancer.
Une folk qui regarde la nature pour parler de l'intime
Cette relation entre nature et sentiments traverse toute la discographie d’Isakov. Sur All There Is, extrait de That Sea, The Gambler, l’automne devient le décor d’un souvenir amoureux. La pluie tombe, les feuilles changent de couleur et le narrateur reste prisonnier du souvenir d’un être aimé. La guitare slide, semblable à une plainte, vient renforcer la mélancolie du morceau.
Avec That Moon Song, enregistré avec Brandi Carlile sur This Empty Northern Hemisphere, Isakov poursuit cette exploration poétique. Une lune persistante accompagne le narrateur alors même qu’il tente de tourner la page d’une relation. Composée dans un Airstream installé chez lui, la chanson possède quelque chose d’intime et de presque nocturne. Sa conclusion, réduite à quelques notes de banjo et à la voix lointaine d’Isakov, donne l’impression que le morceau se dissout progressivement dans la nuit.
La guerre et la fragilité humaine apparaissent également dans Powder. Isakov y confronte le vocabulaire de la nature à celui du combat. Les deux univers se superposent, soulignant l’absurdité d’une violence humaine qui contraste avec la permanence du monde naturel. La chanson progresse lentement, les voix s’entremêlent, puis les instruments viennent progressivement densifier l’ensemble jusqu’à une fin qui évoque un champ de bataille abandonné. Mais l’univers d’Isakov sait aussi se faire plus lumineux. O’City Lights, sur The Weatherman, transforme les lumières urbaines en source de contemplation. L’album lui-même a connu une genèse mouvementée : après avoir travaillé sans parvenir à ses fins sur de nombreuses versions d’une même chanson, Isakov part en Europe et retrouve progressivement la direction qu’il cherchait. Il revient ensuite dans le Colorado pour enregistrer dans une petite maison-studio installée dans les montagnes. Ses chansons ont également trouvé leur place dans plusieurs séries américaines et ont été reprises par d’autres artistes folk, comme la Norvégienne Siv Jakobsen.
Nathaniel Rateliff, de la foi au doute
Le parcours de Nathaniel Rateliff est tout aussi marqué par les contradictions. Né en 1978 dans la petite ville rurale de Hermann, dans le Missouri, il grandit dans une famille profondément pratiquante. Sa mère joue de la guitare à l’église et écrit des chansons ; son père chante et joue de l’harmonica. La musique est omniprésente, mais la musique profane est longtemps interdite. Adolescent, Rateliff découvre pourtant dans la collection de disques de son père Imagine de John Lennon. Ses parents désapprouvent l’album en raison de son caractère humaniste. Pour le jeune musicien, cette découverte soulève alors une question qui accompagnera durablement son rapport à la musique et à la spiritualité : si Dieu a créé la musique, pourquoi la musique profane ne pourrait-elle pas être aussi belle que celle de l’église ? La mort accidentelle de son père alors qu’il n’a que 13 ans renforce encore ce rapport complexe à la religion, à la mort et à la spiritualité. Après avoir quitté l’école à 16 ans, Rateliff enchaîne les petits métiers avant de partir pour Denver avec son ami Joseph Pope III, futur bassiste des Night Sweats. Il travaille notamment dans des entrepôts, comme chauffeur ou encore dans le jardinage, tout en développant parallèlement sa carrière musicale. Ses premiers albums, Desire and Dissolving Men, In Memory of Loss et Falling Faster Than You Can Run, sont des œuvres intimistes, centrées sur la guitare et la voix. On y retrouve cette tradition américaine du singer-songwriter : peu d’artifices, des textes introspectifs et une grande place accordée aux silences.
Puis vient le tournant de 2015. Avec Nathaniel Rateliff & The Night Sweats, le musicien ajoute à sa folk des influences soul, gospel, R&B, rock et country. Le succès de S.O.B., porté par les cuivres, les claquements de mains et l'énergie collective, révèle une autre facette de l’artiste. Mais derrière cette énergie scénique se trouve toujours le même auteur profondément attaché aux thèmes de la fragilité et de la rédemption.
« But it’s still alright »
Pour nous, l’un des sommets de cette œuvre reste And It’s Still Alright. La chanson qui donne son titre à l’album résume à elle seule une philosophie : les choses peuvent aller mal, la vie peut décevoir, mais il reste malgré tout quelque chose à sauver, une lueur d’espoir. Et la musique est le médium idéal pour porter cet espoir. Rateliff chante les difficultés avec une douceur presque rassurante tant sa voix est enveloppante et poignante. On y retrouve la force du gospel et l’authenticité de la folk. Son picking en arpèges, soutenu par une basse mélodique, installe une tension délicate. Les violons et les chœurs semblent ensuite ouvrir progressivement la chanson vers quelque chose de plus vaste. Cette sensation est particulièrement forte dans la version enregistrée au Red Rocks, lieu emblématique de la musique américaine. Entouré de ses musiciens, Rateliff semble pourtant s’adresser directement à celui qui l’écoute, comme un vieux sage transmettant une vérité simple : les périodes difficiles ne correspondent pas toujours à ce que nous avions imaginé, mais cela ne signifie pas que tout est perdu. Cette phrase pourrait presque devenir un mantra : accepter que tout ne soit pas « alright », tout en continuant à croire que, malgré tout, cela peut encore aller.
Le deuil comme prière
Derrière cette apparente simplicité se cachent des blessures plus profondes. Rush On, également extrait de And It’s Still Alright, est notamment marqué par la disparition de Richard Swift, producteur de deux albums des Night Sweats et ami proche de Rateliff, mort en 2018 à seulement 41 ans des suites de complications liées à l’alcool. Rateliff a enregistré la chanson dans le studio de Swift et a raconté avoir eu le sentiment d'y percevoir encore sa présence. Cette dimension fantomatique s'entend dans le morceau : la voix semble flotter, presque comme si elle venait d'un autre espace. Le disque, initialement pensé autour d'un divorce, s'est progressivement transformé en réflexion beaucoup plus vaste sur le vieillissement, la perte, la culpabilité, la solitude et la nécessité de continuer malgré tout. La disparition de Swift devient ainsi le point de convergence de plusieurs blessures. La conclusion, tournée vers l’apaisement, donne à la chanson une dimension presque spirituelle. La tristesse n’est pas effacée : elle est transformée en quelque chose de beau. Encore une fois, l’art et particulièrement la musique, transcendent les émotions, les expériences.
De Leonard Cohen à la musique comme engagement
Rateliff revendique également l’héritage de Leonard Cohen, dont il reprend There Is a War avec Kevin Morby et Sam Cohen dans le cadre du Marigold Project, fondation créée par le musicien pour soutenir des organisations engagées dans la justice sociale, économique et raciale. Dans cette chanson, Léonard Cohen évoque toutes les guerres qui se jouent, entre les hommes et les femmes, entre les riches et les pauvres, entre ceux qui veulent la guerre et ceux qui ne la veulent pas. Il met en avant la paix comme une inaction, contrairement à la guerre, mais qui a pour but de lutter contre la guerre, ce qui est tout le paradoxe du pacifiste : faire la guerre à la guerre.
Du même projet est né Summer’s End titre chanté avec Courtney Marie Andrews, une reprise du célèbre John Prine (avec qui il chante la chanson Sam Stone dans l’album). Des paroles qui évoquent la fin de l’été comme symbole de toute fin dans la vie, la fin d’une relation, la fin d’un voyage ou d’une étape dans la vie. Il y a une belle nostalgie dans ce morceau porté par un duo de voix contrasté entre douceur et profondeur. Le temps de la tristesse appelle à revenir où l’on se sent chez soi, que ce soit un chez soi intérieur ou un lieu extérieur. A écouter sans modération à la fin de l’été !
Nous n’avons pu vous présenter qu’un petit échantillon de ces deux pontes de la folk, alors si vous voulez en découvrir plus, allez un peu voir sur notre compte Deezer “In2thefolk”, il y a leur meilleurs morceaux sur la playlist de l’émission et dans des playlists “best off”. Sinon, écoutez ou réécoutez notre émission !
Enjoy !
Julie et Chloé