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Gilets jaunes, 2 ans après : un "réseau dormant" qui a de fortes chances de se réveiller

Il y a deux ans débutait le mouvement des Gilets jaunes. On leur souhaite un joyeux anniversaire, et on revient sur l'évolution de cette mobilisation, ce qu'il a apporté, ce qu'il en reste, avec la chercheuse en sciences sociales Magali Della Suda.

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Gilets jaunes, 2 ans après : un "réseau dormant" qui a de fortes chances de se réveiller

17/11/2020

Photo de l'article: Gilets jaunes, 2 ans après : un "réseau dormant" qui a de fortes chances de se réveiller

Magali Della Suda est chargée de recherche au CNRS, prof à Sciences po Bordeaux, et à l'origine d'une grande enquête sur les Gilets jaunes lancée dès l'automne 2018.

Elle est déjà intervenue plusieurs fois à notre antenne, pour nous livrer ses analyses sur les Gilets jaunes, discuter de leurs rapports avec les syndicats, ou de ses recherches en général.

La Clé des Ondes : Comment a évolué la mobilisation des Gilets jaunes entre novembre 2018 et aujourd'hui ?

Magali Della Suda : La difficulté que nous avons aujourd'hui et depuis mars 2020, c'est la suspension des libertés démocratiques. On ne peut plus manifester en période de confinement, on ne peut plus se réunir. Et on sait combien les cafés ont été des lieux de rencontres et de politisation, surtout ici en Gironde. Donc aujourd'hui le mouvement est un peu comme tous les autres, du fait de la conjoncture, il n'a plus de visibilité dans l'espace public.

Néanmoins on peut repérer des évolutions. Depuis fin 2019, il y avait un effilochement de la présence en manif au fil des actes. Cette dynamique d'essoufflement est propre à tous les mouvements sociaux, et liée à la difficulté de tenir dans le temps. Une difficulté d'autant plus grande que les violences policières à l'encontre des manifestants, la répression judiciaire, la justice préventive qui empêchait des gens de manifester... tout cet arsenal a dissuadé des gens de retourner dans la rue car c'était intenable pour eux financièrement et physiquement.

Est-ce que cette répression policière a réussi son objectif, c'est-à-dire faire peur aux gens pour qu'ils ne manifestent plus ?

Ce qui a été spécifique c'est le caractère inattendu de la violence, à n'importe quel moment et contre n'importe qui. Et ça a été un facteur assez dissuasif, notamment pour les personnes les moins politisées, qui n'étaient pas du tout habituées à ce genre de choses. C'est ce qui ressort dans les entretiens que nous avons menés.

Dans les questionnaires, les manifestants qui répondent n'envisagent pas le recours à la violence comme un élément légitime d'action collective. Quand on parle de violence, c'est la violence contre les biens, pas contre les personnes, qui n'est pas envisageable. On voit le peu d'appétence de ces manifestants à l'égard de ces moyens-là. Ce qui nous donne des indices sur le fait que la répression a pu être dissuasive.

Dans les entretiens, la dimension financière est évoquée, par des gens qui sont en situation de précarité et ont des très petits revenus, qui ne peuvent pas se permettre des amendes à 135 €.

Est-ce que les premiers gilets jaunes ont pu être "chassés" de la mobilisation, au fil des mois, par l'arrivée de militants de gauche plus aguerris ?

C'est une des hypothèses centrales de l'enquête qu'on va mener à partir de janvier et jusqu'en 2025. Est-ce que cette présence de "super militants", des gens qui ont un parcours d'engagement très riche, n'a pas fait fuir des personnes moins à l'aise avec cette forme-là d'engagement. Parce qu'ils apportent avec eux des modes d'actions qui sont certes très utiles, mais parfois déroutants. Et des cadrages, c'est-à-dire une manière d'exprimer des revendications, dans lesquelles des gilets jaunes de la première heure, pas forcément politisés et encore moins à gauche, ne se reconnaissent pas forcément. Des gens sont sortis dans la rue contre la taxe carbone, contre l’État, et on ne les a plus revus quand il y a eu cette montée en généralité sur la justice sociale, sur la transformation institutionnelle avec le RIC, ou la justice environnementale.

D'ailleurs si des gilets jaunes souhaitent participer à l'enquête et nous répondre, on sera très heureux de les écouter (vous pouvez envoyer un mail à radio@lacledesondes.fr et nous feront suivre !).

Est-ce que le mouvement des Gilets jaunes continue aujourd'hui sur les réseaux sociaux ?

Le mieux c'est d'aller voir soi-même les sites qui sont accessibles ! Dans l'espace public il y a une suspension des libertés fondamentales et démocratiques. Mais néanmoins il y a cet espace virtuel. Avec deux réserves quand mêmes : depuis plusieurs années, il y a un durcissement dans l'accès aux réseaux sociaux et le changement des algorithmes qui ne facilitent pas l'expression des revendications sur des pages publiques par exemple.

Il faut prendre les réseaux sociaux avec beaucoup de prudence. Ce n'est pas seulement la participation en ligne qu'on voit, mais aussi tout un travail de mise en forme par les réseaux par le biais des algorithmes qui introduit forcément des biais, une moindre visibilité ou une sur-visibilité de certaines publications.

Quels ont été les apports positifs de cette mobilisation ? Est-ce que les participant.es en ont retiré de la fierté, une politisation, un sentiment d'appartenance collective, ou autre chose ?

La réponse à la question de la fierté est oui. Dans la phase la plus dynamique du mouvement, c'est indéniable. Ça a été un mouvement où quel que soit son statut on pouvait participer, être protagoniste. Le mouvement a aussi eu des choses positives : pour les personnes isolées ou très sédentaires, quand on y participait sous la forme manifestante, il a redonné la santé ne serait-ce qu'en faisant marcher ou courir parfois. Je le dis en forme de boutade, mais dans un rythme quotidien, cette activité a peut-être changé la vie de certains individus.

Ce qu'on a vu c'est aussi la transformation de certains rapports aux mondes et de pratiques du quotidien qui sont intéressantes. Une remise en cause de la société de consommation. Certains gilets jaunes ne se posaient pas la question de leur alimentation au début du mouvement, et puis, au contact d'autres gilets jaunes pour qui c'était quelque chose d'important, avec une sensibilité environnementale plus forte, et bien ça a percolé.

Il y a d'autres habitudes de vie qui se prennent, qui se mettent en œuvre quand dans une commune de Gironde on va faire un jardin partagé, réinvestir le travail de la terre, lui donner un sens, refaire à manger, partager les repas... C'est des pratiques qu'on ne verra pas au niveau national, mais au niveau individuel et local, ça peut changer les choses.

Le boycott également, que l'on voit apparaitre aujourd'hui à l'encontre d'Amazon. On peut formuler l'hypothèse que ces changements, que le mouvement a accélérés, travaillaient déjà la société dans son ensemble.

Est-ce qu'on peut imaginer que tout ça constitue une base, un acquis, qui pourra être réutilisé par la suite ?

Effectivement. Un mouvement social ne nait jamais spontanément. Ça c'est une illusion narrative, médiatique le plus souvent, ou de la part des protagonistes eux-mêmes qui veulent parfois faire du passé table rase, ce qui n'est d'ailleurs pas forcément le cas des gilets jaunes. Il né sur un terreau pré-existant.

Qu'il y ait des personnes totalement profanes, des primo-engagés qui arrivent à la faveur de l'écho des mobilisations, ça a été une caractéristique majeure des gilets jaunes. Mais il y avait aussi des gens qui auparavant s'était mobilisés contre les 80 km/h, des motards en colère, des anciens de Nuit debout, des anciens Bonnets rouges, des gens qui avaient des expériences antérieures.

L'hypothèse qu'on peut faire, c'est que ces gilets jaunes qui se sont mobilisés, qui se sont peut-être éloignés ensuite d'un engagement très visible dans l'espace public, qui ont mis leur engagement en sommeil, ils constituent néanmoins, notamment à travers leurs réseaux sociaux et leurs listes mails, un réseau dormant. Et il y a de fortes chances que ce réseau se réactive.

Qu'est-ce qui mettra le feu aux poudres ? On ne le sait pas, et heureusement. On ne fait pas de la prédiction, en sciences sociales. Mais, compte-tenu du durcissement du contexte socio-économique et politique, il y a de fortes chances pour que des mobilisations sociales voient le jour, et que ces réseaux-là se réactivent.

Photo de Une : Mobilisation des Gilets jaunes à Bordeaux (Baptiste Giraud)

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